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« Une société se juge à l’état de ses prisons »

19 septembre 2010, 2:26 0 commentaire

En dépit du constat accablant que l’on peut faire et qui consiste à dire que la prison demeure davantage l’école du crime que celle de la réinsertion, la réalité ne semble pas évoluer.

Au gré d’évènements faisant sans cesse l’objet d’embardées médiatiques, nous sommes littéralement submergés de discours – ou plutôt, d’effets d’annonce – qui ne débouchent sur aucune action concrète de la part des autorités publiques.

En effet, fréquemment, à l’occasion d’une effervescence, d’un ouvrage, d’une vague de suicides : le monde s’insurge, chacun espérant une métamorphose de ces lieux d’emprisonnement. Puis, comme si de rien n’était, l’intérêt politique porte son attention sur d’autres thèmes, bien plus alléchants d’un point de vue purement électoral.

Ainsi, au lieu de se borner à expliquer en quoi l’état des prisons françaises est catastrophique – ce problème étant déjà connu de tous, et suffisamment explicité, tant sur le plan national (par divers rapports de la Cour des comptes ; de Commissions d’enquête, notamment celle qui fut présidée par Monsieur Guy Canivet ; de la Commission d’analyse et de suivi de la récidive ; d’associations telles que l’Observatoire International des Prisons (OIP) et Ban Public ; des syndicats de la magistrature et de l’avocature ; du GENEPI…) que sur le plan international (par des études du Comité européen pour la Prévention de la Torture ; de l’Organisation des Nations Unies (ONU) ; de la Ligue des Droits de l’Homme…) mais aussi par la publication de livres.

Citons notamment celui de Véronique Vasseur s’intitulant Médecin chef à la prison de la santé, et qui a fait, lors de sa sortie, beaucoup de bruit – il est préférable d’aborder la question de la paralysie du pouvoir politique en place, qui ne paraît pas soucieux d’observer de plus près, voire de l’intérieur, comment se déroule la vie en détention ; et de fait, de contribuer à son amélioration, pourtant plus que nécessaire.

En réalité, il faut se débarrasser de tous nos a priori et lutter contre cette pensée conformiste qui consiste à croire que les personnes incarcérées, eu égard à leurs agissements et à la raison de leur condamnation, n’ont que ce qu’elles méritent, et que, par conséquent, elles n’ont pas à bénéficier de conditions de détention dignes de ce nom. Les prisons ne doivent pas devenir des lieux de vengeance. Ne leur faisons pas subir une double sanction.

Cette opinion, qui est malheureusement bien ancrée et répandue, n’est autre que rétrograde. Pourquoi est-elle si communément admise ? Parce que le peuple n’admet pas que ceux qu’ils considèrent comme étant des « délinquants » puissent être mieux traités qu’un homme en liberté.

À ce propos, l’ancien Garde des sceaux Robert Badinter a affirmé en 2008, dans une vidéo de la web TV Curiosphère, que « dans une démocratie, on ne peut améliorer la condition des détenus au delà de la condition la plus défavorisée du travailleur le moins bien traité de la société libre ». À cela, il ajoute que « si vous avez une société où la condition la moins bonne serait décente, comme dans les sociales-démocraties du nord de l’Europe, les prisons sont convenables. Vous allez dans les sociétés extrêmement inégalitaires, le sud des Etats-Unis par exemple [...], vous avez des prisons désastreuses ». Enfin, il conclut son raisonnement en énonçant qu’on ne peut pas « faire progresser les prisons si l’on ne fait pas progresser l’ensemble de la condition sociale, et d’abord au niveau des plus défavorisés. Ceci pour expliquer la résistance et l’indifférence [qui existent à l'égard] des prisons ».

Cet argument se démontre assez aisément : lorsque Monsieur Badinter était Ministre de la justice, il a pris une série de mesures telles que l’instauration des parloirs libres et du téléphone en détention ; ou encore, la possibilité de bénéficier d’une télévision en cellule. Ces dispositions furent à l’époque, très impopulaires, et on parlait même de « prisons quatre étoiles ». Cependant, il a réellement fait preuve de courage politique.

Tout cela pour dire que les pouvoirs publics, aujourd’hui, ont cette fâcheuse tendance à ne pas agir de façon désintéressée dans ce domaine, et font absolument tout pour éviter de prendre les mesures qui, même si elles s’imposent, restent susceptibles de leur faire perdre du crédit auprès de leur électorat.

Ces derniers préfèrent sans doute se référer à la vox populi, encore et toujours, et lorsqu’une affaire vient bouleverser l’ordre des choses, vient provoquer des émois, ils légifèrent, en fonction du désarroi que ces faits suscitent. Nous voilà donc face à une politique du sentiment, du « tout-répressif », qui remplace la rationalité que la situation exige. Bien que l’humanisation du milieu carcéral soit une nécessité, d’autres besoins sociaux passeront toujours avant, étant jugés prioritaires. C’est ainsi que la citation d’Albert Camus selon laquelle « une société se juge à l’état de ses prisons » prend tout son sens.

Tant que notre pays ne sera pas sur la voie de la guérison, aucun progrès ne verra le jour… La prison ne doit pas demeurer un lieu de pauvreté, de détresse et un foyer de récidive. Pour l’instant, au lieu d’être l’école de la réinsertion, la prison est davantage celle du crime. Ne nous prévalons plus d’être la patrie des droits de l’Homme tant que ce problème ne sera pas pris à bras-le-corps. Car peut être est-ce, au final, un simple manque d’audace…

Jessica NOULETTE – Militante (PS)

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