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11 septembre 2011 : la victoire posthume de Ben Laden

11 septembre 2011, 23:46 Auteur : Karim Ouchik 1 commentaire

Pour qui veut placer objectivement l’analyse géopolitique dans la perspective de la longue durée, les révolutions arabes, qui accaparent tant l’actualité internationale de ces derniers mois, seront sans doute perçues sous peu comme n’ayant guère profité aux intérêts des populations concernées, aussi bien qu’à ceux de la France, n’en déplaise aux thuriféraires du renouveau présumé de la diplomatie sarkozienne.
Faisons les comptes rapidement. En quelques mois, avec la disparition de certains régimes arabes emblématiques, la France vient de perdre manifestement, dans cette partie agitée du monde, un partenaire fidèle (Tunisie), un allié fiable (l’Egypte), une relation quelque peu apaisée (Lybie) – avec, dans les deux premiers exemples, la complicité passive d’une diplomatie française alors dépassée par les évènements et, dans le dernier cas, le concours actif de nos forces armées -, et s’apprête à s’aliéner, avec la Syrie, un appui solide grâce auquel elle continuait à peser encore significativement dans le théâtre quelque peu troublé du Proche Orient. Ces régimes politiques étaient certes autoritaires et se maintenaient par la force depuis bien des décennies, mais la France, grâce aux relations privilégiées entretenues avec ses dirigeants (Ben Ali, Moubarak), y préservait l’essentiel de ses atouts diplomatiques, commerciaux, militaires et culturels. Au fond, raison d’Etat oblige, il en allait des pays arabes comme des pays de l’Afrique noire : dans les luttes d’influences sans merci que se livrent les pays occidentaux partout dans le monde, mais aussi celles qui les opposent depuis peu aux pays émergents, de l’Inde à la Chine, la France se devait d’y préserver, sans naïveté, ses intérêts vitaux.
Plus largement, les chancelleries occidentales ne pouvaient jusqu’alors que louer la capacité durable des régimes tunisien et égyptien à contenir efficacement les forces islamistes qui travaillent partout en profondeur les sociétés arabes, ou se féliciter de la volonté affichée de Tripoli de rejoindre la communauté des nations, en renouant ces dernières années avec des pratiques diplomatiques moins déviantes, voire de se réjouir de l’ouverture certaine d’un régime syrien déterminé à apaiser, à ses frontières, ses relations avec ses voisins immédiats (Israël, Turquie). Chacun y trouvait son compte en somme.
Avec les troubles permanents qui agitent à présent les rues de Tunis comme du Caire et les incertitudes institutionnelles qui règnent désormais à Tripoli, en attendant les probables séismes politiques qui guettent aussi bien l’Algérie que le Yémen, que va-t-il se passer désormais dans ce monde arabe depuis toujours dominé par un vif sentiment de frustration vis-à-vis de l’Occident et dont les populations désemparées, aujourd’hui en proie à des lendemains incertains, aspirent davantage à une prospérité économique immédiate qu’à une démocratie pratiquée selon des standards occidentaux, qui est pour l’heure bien illusoire ? Que penser au surplus de la montée en puissance généralisée des inquiétantes forces islamistes, jusqu’alors étouffées dans leur expression par des pouvoirs politiques d’essence laïque, que les révolutions arabes viennent désormais de libérer tragiquement dans ces pays?
A cet égard, rien ne permet d’excuser le manque de clairvoyance des puissances occidentales, qui auraient dû tirer lucidement les enseignements salutaires de l’histoire récente du monde. Certes, Saddam Hussein ne fait plus régner à Bagdad son pouvoir sans partage, mais qui peut soutenir aujourd’hui, après l’intervention américaine en Irak, que la disparition du régime baasiste a enfin apporté à ce pays, la paix et la stabilité institutionnelle. Dans le même ordre d’idées, l’échec relatif de l’aventure irakienne n’est rien assurément, comparé au chaos qui règne aujourd’hui en Afghanistan, pays dévasté par plus de dix d’une guerre larvée, née du renversement légitime en 2001 du régime taliban par des forces américaines qui se sont révélées incapables depuis lors, avec leurs supplétifs européens, d’accompagner la reconstruction de ce pays par une politique viable de redressement politique et économique. Lorsque les forces de la coalition se retireront définitivement des montagnes afghanes, en 2014, au prix de la perte de milliers de soldats occidentaux inutilement tombés au combat, on peut prédire à ce pays, sans crainte de se tromper, le même sort que celui qui est advenu au régime sud-vietnamien en 1975, au départ des troupes américaines de Saïgon : l’anéantissement certain du gouvernement en place et l’avènement prévisible d’un régime politique radicalement hostile aux intérêts occidentaux. Balayant l’autorité vacillante du président d’Hamid Karzai, s’il subsiste encore, ce gouvernement islamiste, annoncé inéluctablement, gouvernera bientôt Kaboul d’une main de fer, en pratiquant partout la charia avec une fureur redoublée, à l’endroit d’une population dont le bien-être sera le cadet de ses soucis….
En dépit de ces précédents historiques, qui font pareillement échos aux égarements qui ont présidé, vingt ans auparavant, au démantèlement du défunt empire soviétique, les pays occidentaux se seront jetés à corps perdus, la France la première, dans le soutien inconditionnel des révolutions arabes, en se perdant dans des aventures politico-militaires qui auront fini par déstabiliser des pays qui n’étaient assurément pas prêts à s’offrir, sans la moindre préparation politique, des régimes démocratiques ‘‘clés en mains’’. S’il fut facile de céder à Paris, Washington ou à Londres, durant ces printemps arabes, aux douces sirènes des droits de l’Homme, en faisant inconsidérément tonner le canon contre la figure largement diabolisée de Mouammar Kadhafi, comme le fut hier celle de Saddam Hussein, il sera plus malaisé de les mettre en pratique demain, en ayant si peu préparé les conditions politico-économiques propices à assurer la transition démocratique de ces pays. Aussi, en Algérie, la France ferait bien d’y regarder à deux fois avant de parier sur le renversement précipité du président Bouteflika dont le régime, certes détestable, assure tout de même une stabilité minimale dans une région saharienne désormais infestée par la sourde présence des soldats perdus du terrorisme islamiste. Ailleurs, dans les pays du Golfe, notre pays serait aussi bien inspiré à l’avenir, en se conformant à sa pratique diplomatique actuelle, de ne pas contribuer à y attiser des révoltes naissantes qui pourraient demain conduire à déstabiliser les monarchies pétrolières et jeter ainsi ces pays fragiles dans les bras de l’Iran, dont nul n’ignore les appétits expansionnistes dans cette région stratégique.
En vérité, dix ans après les attentats du Word Trade Center, du fond des eaux de la mer Rouge, Ben Laden ne peut que se frotter les mains : celui qui aura rêvé, de son vivant, de faire régner le désordre partout dans le monde arabe en renversant à peu de frais, à Tunis, au Caire, à Tripoli et, demain, à Damas, des pouvoirs en place qui lui étaient farouchement hostiles, aura pleinement réussi dans ses ambitions, au-delà sans doute de toutes ses espérances, en s’appuyant sans le vouloir sur l’irresponsabilité historique de nos régimes occidentaux dont le France qui, sans le moindre discernement, ne fut pas la dernière à tomber dans ce piège diabolique.

Categories : opinion

1 commentaire

  1. Fucius dit :

    Le rêve de Ben Laden n’est pas de faire régner l’anarchie mais la charia.
    Les islamistes sont donc le contraire de nihilistes, ce que sont en revanche les occidentaux laïcistes et multiculturalistes (ils cherchent à anéantir leur héritage religieux et culturel et s’interdisent d’en adopter un autre ou même de chercher une quelconque pérennité, ils vont gaiement vers leur anéantissement).

    Les régimes musulmans mettent au fondement de leurs institutions la charia (l’islam), dans la position où les pays occidentaux mettent les droits de l’homme (que les pays musulmans ne ratifient donc pas).
    Lorsqu’une constitution pose que la charia est la principale source du droit, on peut dire que le régime qui en résulte est principalement théocratique: Tel sera le résultat du printemps arabe.
    La démocratie sera impossible, car il y faut un esprit de compromis incompatible avec l’islam, qui met le gouvernement des hommes dans le champ de la Révélation, donc de la vérité. Au contraire le christianisme exclut le gouvernement des hommes du champ de la Vérité (en fait ce champ est restreint à la morale personnelle), et même très explicitement, de manière répétée, dans les Évangiles et par la bouche même du Christ. C’est ainsi qu’on constate une prédisposition à la démocratie des pays de culture chrétienne, mais pas du tout dans ceux de culture musulmane.
    Ben Laden n’en est qu’une illustration particulièrement marquante de notre époque.
    Le 11-septembre marque l’irruption du djihad dans l’Occident affaibli et désorienté, la charia est le principal enjeu politique du 21e siècle en Europe.

    Il est à noter que les occidentaux ont eux-même mis fin à la séparation des sphères régalienne et éthico-religieuse, l’État ayant repris la main sur la seconde après mille ans d’une parenthèse chrétienne pendant laquelle ces deux sphères relevaient de deux autorités distinctes.
    Si le terrain est si favorable à l’islamisation, ce n’est donc pas uniquement parce que le christianisme a été ex-terminé et relégué dans la clandestinité.
    Une ère nouvelle commence, celle de la longue glissade le long de la pente de l’islamisation, jusqu’à la stricte application de la charia.

    Ben Laden n’est qu’un détail dans cette descente aux enfers, mais il a certes des raisons de se réjouir.

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