Qui sont les invités dans les talk-shows du service public ? A qui bénéficient cette publicité gratuite, cette considération et cette légitimité ? La télévision et la radio publiques invitent-elles toujours les mêmes, ou bien ne s’agit-il que d’un effet d’optique ? Enquête.
A ma gauche, Houria Bouteldja. 35 ans, jeune et jolie porte-parole du mouvement des Indigènes de la République, né en 2005. Caractéristique principale de ce mouvement : la haine de la France. Nombre de livres au compteur de Melle Bouteldja en tant qu’auteur : 0. En tant que co-auteur : 1. Diplômes : aucun a priori. Autres signes distinctifs : a créé une polémique sur la télévision publique en employant le terme « souchien » pour qualifier les Français de souche.
A ma droite, David Mascré. 39 ans, docteur en mathématiques et docteur en philosophie et en histoire des sciences, chargé de cours en mathématiques à l’université Paris V, professeur de géopolitique à l’école des Hautes études internationales (HEI) et intervenant à l’école des Hautes études commerciales (HEC). Il collabore à de nombreuses revues et participe aux travaux de plusieurs fondations. Auteur, spécialiste de géostratégie et d’analyse prospective, titulaire d’un 3e cycle en analyse des menaces criminelles contemporaines. Il s’intéresse de près aux nouvelles menaces et aux nouvelles formes de violence et de criminalité qui traversent et structurent le monde contemporain. Nombre de livres au compteur de M. Mascré en tant qu’auteur : 6. Coécrits avec un autre auteur : 3. Présentant une édition scientifique (introduction, traduction, commentaires et notes) de textes scientifiques et d’ouvrages inédits d’académiciens ou de grands savants : 9. Il donne de très nombreuses conférences pour présenter ses livres et ses travaux, devant des salles souvent pleines. Autre signe distinctif : son amour de la France.
A votre avis, laquelle des deux est passée des dizaines de fois dans les émissions de débat les plus regardés des médias publics (Ce soir ou jamais, Chez FOG, Vous aurez le dernier mot), et lequel des deux n’est passé que trois fois sur des antennes peu écoutées du service public (une fois sur France Culture et deux fois sur France 24) ? Vous aurez peut-être du mal à y croire si vous avez hiberné depuis 1960, vous aurez moins de mal à y croire si vous avez simplement vécu en France les yeux ouverts depuis 1960 ou après.
Celle qui se prétend une « indigène de la République », sans diplôme, sans livre à son actif, sans autre légitimité que ses origines algériennes, sa beauté et le fait d’être porte-parole d’un mouvement politique qui doit tout ou presque aux médias, est la première. Et celui qui est le produit du système d’excellence à la française est le second. Comment cela peut-il seulement être possible ?
L’analyse des causes nous emmènerait trop loin, restons-en au constat implacable. Demandons-nous plutôt comment il est possible de se satisfaire d’un tel déséquilibre, qui démontre surtout que la discrimination positive n’est pas qu’une expression en France ? Oh, ne doutons pas que le bon peuple réponde par l’indignation si on lui demande son avis (cf sondage en fin d’article), mais pour l’instant il ne dit rien, faute de porte-parole sans doute.
Cette comparaison pourrait sembler exceptionnelle. Elle n’est pourtant que le sommet émergé de l’iceberg. Des dizaines d’autres comparaisons identiques pourraient être établies, entre une star venue de nulle part, devenue people par l’opération du saint-média, et un universitaire ou un essayiste subissant la conspiration du silence.
Les médias ont créé une légitimité nouvelle, qui écrase toutes les autres : celle de l’apparence. Vous pouvez être le seul Prix Nobel français d’économie, vous serez cent fois moins invité dans les médias publics qu’un analyste financier s’étant trompé dans quasiment toutes ses prévisions.
Pour revenir à notre première comparaison, pourquoi Frédéric Taddéï a-t-il invité Houria Bouteldja pas moins de 15 fois en 4 ans, y compris face à un ministre en exercice (Eric Besson, ministre de l’immigration), et jamais M. Mascré ? Le scandale réside autant dans le nombre de fois où l’ “indigène” – auto-proclamée – de la République a été invitée au mépris de toute diversité de parole et de pensée, que dans l’absence totale d’invitation de David Mascré.
http://www.dailymotion.com/videoxb228lChristophe Bourseiller, responsable des invitations à l’émission, a-t-il hiberné pendant toutes ces années ? Il est sans doute plus simple d’inviter le « bon client », même si son manichéisme et sa haine font monter les tensions raciales et religieuses dans le pays, que d’aller dénicher le sage qui nuance, fait réfléchir et donne des outils intellectuels pour tirer le public vers le haut. Et je prends volontairement le cas de cette émission du service public, dont on nous dit tant de bien de la diversité de ses invités… Ce serait même la meilleure de ce point de vue-là . Voilà donc où en sont rendues la radio et la télévision publiques.
J’aurais pu prendre un autre exemple, sur l’autre bord politique, puisqu’il en va désormais ainsi sur France Télévisions semble-t-il. Ce soir ou jamais de Frédéric Taddéï sur France 3 penche clairement et dangereusement à gauche. C dans l’air d’Yves Calvi sur France 5 penche clairement et dangereusement à droite. Xavier Raufer est un invité quasi-permanent de cette émission, à tel point qu’on l’a déjà vu près de 20 fois depuis sa première apparition dans cette émission le 5 février 2002. Sans compter les apparitions dans Mots Croisés, animé par le même Yves Calvi sur France 2. Autant nommer l’homme chroniqueur de l’émission, comme Zemmour et Naulleau chez Laurent Ruquier, au moins les choses seront claires.
Ceci pose en réalité la question cruciale de la légitimité à apporter la légitimité médiatique. Qui est Christophe Bourseiller, et pourquoi détient-il ce droit d’inviter les gens qu’il veut ou de ne pas inviter ceux qu’il ne veut pas ? Frédéric Taddéï ne s’est même pas gêné pour inviter Christophe Bourseiller dans leur propre émission. C’était le 11 février 2008 :
http://www.dailymotion.com/videox4fbsz
Qui sont Frédéric Taddéï, Laurent Ruquier, Yves Calvi, pour décider qui sont les bons et les mauvais à inviter ? Qui connaît les critères sur lesquels ils s‘appuient pour faire leur choix ? Apparemment, ces critères (s’ils existent) mériteraient d’être revus…
Les invités permanents sont légion : Raufer, Sfeir, etc. chez Calvi ; Bouteldja, Nabe, etc. chez Taddéï ; BHL, Mélenchon, etc. chez Ruquier… Tandis que les intellectuels et autres artistes à ne jamais être invités sont encore plus nombreux. Où sont la méritocratie, la liberté d’expression, le devoir de pluralité ?
Nous avons posé la question à deux personnalités qui sont passées plusieurs fois dans l’émission de Taddéï :
- l’éditeur suisse Slobodan Despot, qui y est passé 4 fois :
http://www.dailymotion.com/videoxdnlhp
- le performer trash-intello Tristan-Edern Vaquette, qui y est passé 3 fois :
http://www.dailymotion.com/videoxe75c9
Les deux sont d’accord : le système est vicié. Pour autant, cela ne doit pas nous empêcher de vouloir l’améliorer, voire le révolutionner. Cette question de la sélection des invités est d’autant plus légitime que nous sommes sur le service public, il convient donc d’une part d’en respecter le cahier des charges (pluralité, diversité), et d’autre part d’impliquer un minimum ceux qui financent en grande partie ces médias, à savoir chacun d’entre nous via la redevance (ou la TVA pour ceux qui ne paient pas la redevance, nous sommes donc tous concernés et légitimes pour avoir une opinion).
Il ne s’agit pas bien sur de demander à 60 millions de Français quelles personnes ils souhaiteraient voir inviter sur le service public. Mais les idées dans le domaine ne manquent pas, avec toute la gradation possible et imaginable.
Cela pourrait commencer par l’envoi de mails aux responsables de la programmation, qui seraient obligés de tenir compte des noms revenant les plus fréquemment ou dont le rapport temps de médiatisation / légitimité pour passer à l’antenne serait le plus important. Cette solution créerait même de l’emploi, pour trier et analyser les mails en question.
Un autre niveau d’implication des citoyens consisterait à créer un Conseil de Presse français, comme y invite déjà l’APCP (Association de Préfiguration d’un Conseil de Presse) : « Un Conseil de presse, instance de médiation sur le modèle existant en de nombreux pays démocratiques, pourrait se saisir des doléances des lecteurs, du public ou des journalistes eux-mêmes, victimes directes ou personnes désireuses de dénoncer les dérives de la profession. Il étudierait ces litiges, en interrogeant aussi les médias mis en cause. Puis il publierait des avis sur son site Internet et, idéalement, par les médias ou autres moyens d’information acceptant de jouer le jeu de la transparence. »
Enfin, le niveau ultime d’implication des citoyens à la sélection de personnes choisies pour venir présenter leurs thèses sur le service public reviendrait, tout simplement, à embaucher en CDD des citoyens choisis pour leurs compétences dans le domaine, ou bien à les faire participer sans les embaucher, pendant un temps limité, à l’instar des jurés dans le domaine de la justice.
Il faut dire que le peuple aspire à plus de justice, et des cas nombreux de copinages en tous genres se présentent trop régulièrement pour ne pas contribuer à agrandir toujours plus le fossé séparant la plèbe de l’élite, alors qu’il conviendrait de le combler par des ponts qui évitent le pire.
Je laisse la conclusion à Frédéric Taddéï qui expliquait récemment à des jeunes ce qu’était un bon débat selon lui :
http://www.dailymotion.com/videoxee8ka
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Super article! Bravo.
A noter que Frédéric Taddéï a invité hier, dans la même émission, Alain de Benoist et Alain Soral, deux penseurs étiquetés “extrême droite” par le politiquement correct et, de fait, quasiment jamais invités dans les principaux médias. Même s’il a souvent invité Houria Bouteldja, on ne peut donc pas lui reprocher de parti-pris gauchiste trop prononcé, étant donné qu’il invite aussi des invités sulfureux de l’autre bord et les laisse abondamment parler. (Même lorsque Soral a déroulé ses fantasmes complotistes à la limite de la ligne jaune, Taddéï ne l’a pas interrompu, ce qui aurait été impensable dans n’importe quelle autre émission de service public…)
Vous oubliez un certain nombre de “surinvités”, sans parler de ceux qui patronnent des émissions depuis des années, sans raison valable, autre que le choix de la chaîne (et de ses bailleurs de fonds – même à la télé “publique” : il y a du financement privé) en prétendant parfois être professeurs d’université alors qu’ils y donnent une conférence par mois, jamais de cours, mais y reçoivent un salaire et des avantages sociaux de profs.
Super article !
Attention toutefois à ne pas aller trop vite en besogne. Xavier Raufer est certes très présent chez Calvi, mais c’est le cas de l’immense majorité de ses autres invités, tout aussi récurrents. Ce n’est pas non plus un tocard, contrairement à l’avant-goût du Paradis (Houria étant un prénom signifiant, grosso modo, la “Pure” et désignant, au passage, les fameuses vierges qui attendent le musulman valeureux): Le Professeur Raufer est “correctement”, si j’ose dire, diplômé.
En outre, les émissions de Calvi ne sont pas vraiment classées ” à droite” si tant est que de tels classements aient un sens, lorsque l’on examine le profil d’autres invités, comme, mettons, Barbier, Wolton, Vallet, j’en passe et des meilleurs. Yves Calvi me semble d’ailleurs être un des rares journalistes à s’orienter le plus possible vers l’objectivité journalistique, la liberté d’expression et l’ouverture d’esprit, avec en sus un bon sens populaire qui manque souvent aux autres sophistes postmodernes.
@Brenn César
euh… vous êtes sûr ? : http://www.enquete-debat.fr/archives/c-dans-lair-yves-calvi-invite-surtout-ses-copains-journalistes-et-analystes/
Merci Jean pour cet article que je n’avais en effet pas lu.
Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous sur le fait que ne pas respecter la sacro-sainte parité homme-femme soit un élément “affligeant” et déterminant de la liberté d’expression. Car en effet, le but de l’émission de M. Calvi n’est pas de savoir comment une femme ou un homme réagit à telle ou telle question d’actualité mais d’avoir un avis (certes pas toujours pertinent) , d’un supposé connaisseur de la question, son sexe important peu en vérité.
Parallèlement, je ne suis certes pas aussi bien informé que vous sur les coulisses des médias, mais il m’apparaissait que C dans l’air était une des émission qui était la plus propice à accueillir de relatifs inconnus (membres d’associations… ), dans une proportion au demeurant marginale je vous l’accorde.
Pour en revenir à la question précédente, vous noterez que l’homme le plus invité (et je vous accorde que l’on peut se demander pourquoi) est M. Barbier, homme dont les allégeances politiques ne sont pas atrocement “droitières”, et idem pour d’autres… (Reynier, Olivennes, Teinturier..) Au temps pour la “droitisation” de l’émission.
Pour conclure, il me semble toujours que l’émission d’Yves Calvi soit une bonne émission, beaucoup moins “consensuelle” (le fameux extrémisme du juste milieu cher à Philippe Muray) que d’autres, sous l’influence, notamment d’Yves Calvi, apte à “remuer” les choses (ce qui n’est pas le cas, vous me l’accorderez sans doute, des présentateurs suppléants).
Je ne vais pas aller plus loin, car après tout je n’ai pas d’intérêts financiers dans C dans l’air, inutile de m’en faire l’avocat outre mesure. Mais de manière générale, il est évident que les émissions “officielles” ne seront jamais exemptes d’imperfections ou de liens avec un monde médiatique certes en déliquescence, ou encore “d’arrangements” éventuels.. Mais pour éviter cela, il ne faut plus vivre avec les Hommes !
@Brenn César
je vous en prie. Je ne fais pas de la parité un principe sacro-saint, c’est un indicateur parmi d’autres de diversité. Par ailleurs Calvi invite beaucoup trop certains, et jamais d’autres, nous serons d’accord là -dessus je pense.
Non ce n’est pas cela qui m’ennuyait. Je suis d’accord avec vous sur le fait que les intervenants sont toujours les mêmes. Là où je ne vous rejoins pas, c’est dans la conclusion que cela rend l’émission moins pertinente. Mais entendons nous bien: si je trouve que l’émission favorise une certaine liberté d’expression, c’est en regard des canons de l’audiovisuel actuel, qui, nous sommes également d’accord, sont loin d’être des modèles en la matière- d’où l’importance de votre site.
Mais, en effet, vous avez raison, ce ne sont que des divergences d’opinion superficielles, inutile d’insister outre mesure là dessus.
Excellent article.
Deux points me titillent, Houria Bouteldja et l’implication des citoyens.
En lisant cet article, je me demandais à qui pouvait bien profiter la présence explosive dans les médias de Melle Bouteldja qui, comme vous le soulignez, irrite le “souchien” et a tendance à être glorifiée par certains arabes et musulmans frustrés par la société. Une réponse m’est venue car je venais de lire un autre article à ce propos sur votre site. Je ne vais pas vous la donner, vous allez simplement deviner. Cette demoiselle est comme l’huile sur le feu, elle cristallise la haine ambiante. Si j’étais quelqu’un d’influent à la tv, je lancerais des coups de fil aux animateurs pour qu’ils l’invitent le plus possible afin de mieux diviser le peuple français. Elle donne une très mauvaise image des arabes et des musulmans au spectateur de souche et renforce dans leurs convictions certains immigrés et fils-filles d’immigrés d’Afrique du nord qui ont le mal de vivre en France. Je suis d’accord pour dire que ma version ne colle pas avec un Soral (ennemi juré) sur le même plateau mais j’ai quand même l’impression d’être dans le vrai. Une intuition et surtout car je ne trouve aucune autre explication rationnelle, Taddéï n’étant pas le genre à vouloir mettre le feu aux poudres.
Concernant l’implication des citoyens dans le choix des invités, c’est une idée à la fois intéressante et étrange. Je sais bien qu’elle est fondée sur une base saine, celle de la représentativité et l’envie de mettre un terme au copinage. Mais je vois mal les animateurs inviter des gens qui ne les intéressent pas, à qui ils n’ont pas grand-chose à dire ou à demander. Quand vous imaginez ces citoyens impliqués, vous vous imaginez vous. C’est à dire des personnes avec un certain niveau intellectuel. J’ai un niveau d’éducation plutôt « léger » et si je me retrouvais à devoir choisir les invités, j’aurais justement tendance à choisir des valeurs sûres, des « déjà vu », car je ne lis pas assez et connais peu les intellectuels du moment. Je vous laisse imaginer ce qu’il se passerait avec des petites gens, on aurait Patrick Sébastien et je ne sais quel rappeur tous les soirs dans un talk-show différent.
Une dernière chose. Pourquoi ne pas avoir interviewé Taddéï ?
“Ce soir (ou jamais)”,avec toutes les critiques que les uns et les autres peuvent bien choisir d’adresser à Frédéric Taddéï, n’en demeure pas moins, aujourd’hui, une émissions du PAF à nulle autre pareille…
Le pluralisme et la liberté d’expression voudraient que le plus grand nombre de chaînes de télévision ait le courage de produire de tels programmes où la conversation entre personnes aux points de vue les plus divers – éminemment souhaitable – deviennent enfin possible, et permette ainsi à chacun de se faire une opinion sur les faits et les arguments avancés par les uns et les autres…
Ceci dit, je doute sérieusement que le système économique capitaliste – déconnecté de l’économie réelle où l’importance donnée aux actionnaires est excessive – accepte comme cela, comme si de rien n’était, de jouer à fond le jeu de la démocratie…