Patrick Poivre d’Arvor, Joseph Macé-Scaron, Rama Yade : ces temps-ci, une affaire de plagiat chasse l’autre dans notre pays. Voilà un sujet délicat qui méritait d’être traité de manière approfondie, et on ne peut que se féliciter de la réédition chez Gallimard – dans une version revue et augmentée – de l’étude de Mme Hélène Maurel-Indart, professeur de littéraire française à l’Université François Rabelais de Tours.
Incontestablement, nous avons ici un livre digne d’intérêt, riche en informations peu connues d’un lectorat profane. Exemple : cela peut surprendre, mais, pendant très longtemps, il n’existait aucune législation condamnant le plagiat, une pratique qui était notamment répandue durant l’Antiquité (p. 20) et même bien plus tard. Plus fort encore : au XVIIe siècle, un certain Richesource n’hésitait pas à fonder une école de “plagianime”, afin d’apprendre “à cueillir dans les jardins étrangers les fleurs et les fruits qui ne naissent point dans leurs leurs ; mais à les cueillir avec tant de subtilités, que le public ne puisse s’apercevoir de ce vol innocent” (p. 26-27). La donne changea au siècle suivant, avec “l’émergence de toutes les formes de la propriété individuelle” et “l’avènement de l’individu, revendiquant pour lui-même la propriété de son œuvre” (p. 31) ; c’est sous la Révolution française que seront mises en place deux lois conférant à l’auteur la propriété littéraire et artistique, respectivement en 1791 et 1793 (p. 209-210).
Autre idée reçue que l’auteur met à bas : moralement répréhensible, le plagiat ne tombe pas explicitement sous le coup de la loi. Eh oui, ce sont en fait des pratiques telles que la contrefaçon – “Il y a contrefaçon aussi longtemps que les traits caractéristiques de l’œuvre contrefaite se retrouvent dans l’œuvre contrefaisante.” (Robert Plaisant, cité p. 198-199) – ou encore la concurrence déloyale (“Sans que l’emprunt soit suffisamment important pour être condamné à titre de contrefaçon, il peut néanmoins porter préjudice à l’œuvre plagiée par un effet de confusion ou de substitution de facto.” p. 199-200) qui sont passibles de poursuites. Hélène Maurel-Indart consacre une bonne partie de son étude à explorer les subtilités juridiques relatives à ce phénomène, et nous démontre qu’il n’est pas toujours évident de prouver que tel auteur est un plagié ou un plagiaire (voir son analyse du procès opposant Patrick Griolet à Jean Vautrin, p. 253-265). Parmi moult informations intéressantes fournies par l’universitaire, nous apprenons également que les “risques de plagiat touchent plus fréquemment les essais et les documents où les idées, juridiquement non protégées, représentent la matière principale de l’ouvrage” (p. 53), et que les auteurs lauréats de prix littéraires font figure de cibles privilégiées lorsqu’il y a accusation de plagiat. Pour l’auteur obscur supposé avoir été pillé, il y a là moyen de “recueillir de ce bon terreau, enjeu de tirages importants, des dommages et intérêts” (p. 76) ; par ailleurs, si “les auteurs moins connus sont souvent les accusateurs, c’est aussi pour la bonne raison qu’un auteur déjà reconnu de ses pairs se soucie peu de ses éventuels plagiaires” (p. 76-77). Là encore, Mme Maurel-Indart ne manque pas d’exemples précis pour étayer une argumentation solide.
Une étude fouillée, donc, sur laquelle j’émettrai malgré tout quelques réserves. L’auteur se montre plutôt indulgente pour Thierry Ardisson, convaincu de plagiat dans son roman Pondichéry paru chez Albin Michel en 1993 avant d’être retiré de la vente (p. 67-69) ; visiblement, elle n’a pas eu connaissance de l’étude de Jean Robin “Ils ont tué la télé publique” (Paris, éditions du Journalisme continu, 2006) démontrant que ce sont 60 pages du livre minimum qui relevaient du plagiat, et qu’un autre ouvrage signé de “l’homme en noir”, “Louis XX Contre-enquête sur la Monarchie” (Paris, Olivier Orban, 1986) comportait également de nombreux “emprunts” !
En outre, il est dommage que ne soit pas évoqué ce cas extraordinaire, datant de trente ans : un plagiat commis “pour la bonne cause” (mais oui). Résumons : en 1981, la revue Lire de Bernard Pivot décide de piéger La Pensée Universelle, société d’édition à compte d’auteur aux méthodes très contestables. Un collaborateur de la revue, caché sous le pseudonyme de Patrick Pierre, apporte deux manuscrits : un roman, “Snowboy”, et un recueil de poésie, “Les 4 saisons”. Les deux textes sont acceptés par le soi-disant comité de lecture de la société. Or, ces deux manuscrits sont théoriquement impubliables : le premier contient deux abus de citations (soit sept pages) et sept lignes d’outrage au chef de l’État, et le second n’est autre que le recopiage intégral d’une plaquette de poésie intitulée Pastorelles publiée en 1979 à La Pensée Universelle par Robert Tillier. Cet auteur plagié et complice involontaire de l’enquête enverra une lettre de soutien à Lire, souscrivant à la “dénonciation publique” des méthodes du soi-disant éditeur !
Enfin, on peut regretter que ne soit pas traité le grave problème du plagiat dans le domaine des travaux universitaires – thèses de doctorat, notamment.
Ceci étant clairement posé, l’étude de Mme Maurel-Indart demeure un livre incontournable pour tous ceux et celles qui souhaitent se pencher sur un sujet plus complexe qu’il n’y paraît.
Frédéric Valandré.
PS : évidemment, j’aurai du mal à reprocher à l’auteur de ne pas avoir été exhaustif dans son panorama des plagiaires. La liste des écrivains adeptes excessifs du copié-collé ou, qui, avant Internet, avaient peut-être trop tendance à faire “chauffer” la photocopieuse doit être difficile à établir. J’avoue avoir une pensée émue pour feu Yann Moncomble, auteur auto-édité sous le label Faits et Documents, qui, dans Les professionnels de l’anti-racisme (1987) reprenait des passages entiers d’ouvrages de Léon de Poncins et d’Henry Coston sans citer ses sources… Plus fort encore : dans La politique, le sexe, et la finance (1989), des paragraphes consacrés aux homosexuels sont directement piqués au livre La Maffia rose (édité par Le Carrousel en 1987), dont l’auteur n’est autre que le propre préfacier de M. Moncomble, Philippe Randa ! Bon, j’arrête là, ne souhaitant pas accabler un auteur décédé, dont les livres n’étaient pas inintéressants par ailleurs.
Hélène Maurel-Indart, Du plagiat, Paris, Gallimard (Collection Folio Essais), 2011. 9, 40 euros.
Site Internet de l’auteur :
http://www.leplagiat.net/Page001.html
Et pour prolonger la réflexion, je vous invite à visionner Imposture (2005) un film réalisé et interprété par l’excellent Patrick Bouchitey, adapté du roman de José Ángel Mañas, Je suis un écrivain frustré (édition française : Paris, Métaillié, 1998) :
http://www.cinemovies.fr/fiche_film.php?IDfilm=8424
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Le point de vue libertarien est que la propriété intellectuelle dans son ensemble est un abus. Cela ne veut pas dire que plagier ne soit pas malhonnête : ce n’est malhonnête qu’intellectuellement !
http://www.wikiberal.org/wiki/Propri%C3%A9t%C3%A9_intellectuelle
Très bon article. Dommage qu’il soit un peu court à mon avis.
La notion d’auteur est en effet une notion assez récente. Elle date de la Renaissance, période à laquelle émerge aussi les notions de génie et d’artiste.