Ceux qui voient l’UE comme un « super Etat » se substituant aux nations sont des aveugles. L’UE n’est ni un Etat, ni un Empire, elle n’est ni une fédération, ni même une confédération. L’Union européenne est bien pire que cela : c’est un marais. Ce mutant technocratique, sans puissance autre que celle de sa propre inertie, est en effet en train d’engloutir toutes les forces vives de ses Etats, casser les derniers bastions de liberté populaire et paupériser ses classes moyennes.
L’UE, c’est un peu l’Attila bureaucratique du XXIe siècle : elle décompose, démembre et désagrège, mais ne compose, remembre et n’agrège rien en échange. La néantisation de toute forme de souveraineté politique, nationale ou européenne, a mené l’UE à s’ouvrir aux quatre vents de la concurrence mondialisée et à s’assujettir à toutes les puissances d’argent, et ce au plus grand dam de ses citoyens. La crise en est aujourd’hui la preuve la plus flagrante.
Tout le monde se rappelle du 15 septembre 2008, jour où Wall Street fut frappée au portefeuille par les subprimes. La crise commence officiellement par la faillite de Lehmann Brothers, grande banque d’investissement américaine[1]. La cause? La crise des subprimes, ces produits financiers tellement complexes que même Attali aurait parfois du mal à les comprendre. Ils furent à l’origine d’une spéculation immobilière folle aux Etats-Unis à partir des années 90, poussant les ménages à s’endetter monstrueusement pour acquérir leur logement. La suite de l’histoire est connue : la bulle immobilière éclate, les ménages sont incapables de rembourser leurs prêts, les banques s’effondrent. La crise bancaire devient mondiale puis se mue en crise économique, du fait du gèle des financements.
Face à cette nouvelle Grande Dépression, les Etats décidèrent de sauver les banques à coup de milliards. Cela commenca aux Etats-Unis avec le financement massif d’AIG, calqué sur le précédent de la Northern Rock écossaise[2]. Cette méthode de nationalisation, saluée par le très professionnel The Economist[3], fut un moment une tentation alléchante pour tous les gouvernements. Mais Lucifer soit loué, les Etats surent résister à cet appel du bon sens : ils optèrent pour un renflouement massif des banques sans contrepartie réelle, acceptant pour ce faire de s’endetter massivement auprès… des marchés financiers. Les banques, sauvées par les gouvernements, purent alors se refaire à bon compte en empruntant à leur tour aux contribuables. Ils spéculèrent tout particulièrement sur les pays les plus sinistrés tels l’Irlande ou la Grèce, Etats dont les performances économiques furent laminées par la crise ou dont les comptes furent savamment trafiqués par… Goldman Sachs. Injuste ? Que nenni. Chez les banquiers, la reconnaissance, la gratitude, la morale, tout ça, c’est seulement bon pour les pauvres[4].
Pour les gens ayant un peu de bon sens, l’urgence d’une réforme totale de ce système était une évidence. Pas pour les gouvernements. Au lieu de profiter du renflouement massif des banques pour en prendre enfin le contrôle et avoir ainsi la possibilité de réformer le système financier, les gouvernants ont préféré signer des chèques en blanc par milliards pour mieux se coucher devant Wall Street. Sorte de racket consentant à grande échelle, les discours sur la « moralisation », la « refonte » et autre « transformation » du capitalisme ont vite fait place à la réalité plus triviale de la « tranquillisation » des marchés. Les fameux Jet 27 et autres sommets de Pittsburg n’ont bien évidemment débouché sur aucune réforme de fond, les gouvernements se contentant de s’attaquer à des problèmes mineurs tels que les paradis fiscaux. Ainsi, la crise économique de 2008 est aujourd’hui la preuve parfaite de la subordination totale des souverainetés politiques aux puissances d’argent.
L’Union européenne et ses apparatchiks bruxellois ont été les meilleurs alliés de cette politique criminelle. Au lieu de réformer un système mortifère, l’UE a préféré le sauver pour mieux le pérenniser. En 2008, la Commission Barroso a ainsi fortement incité les Etats à se concerter pour injecter des milliards d’argent frais dans le système financier en déroute, et poussa à l’adoption d’un plan de relance global[5] de 1700 milliards d’euros. Sa réponse à la crise fut donc sans équivoque dès le début: injections de liquidités par la BCE, recapitalisation massive des banques et garantie des émissions obligataires. La sainte trinité wallstreetienne, en somme.
Durant la crise grecque, le comportement de l’UE fut encore moins ambivalent. Face à la spirale infernale de la dette souveraine orchestrée par les marchés, l’UE et le FMI préconisèrent des réformes particulièrement intéressantes pour sauver les Hellènes: baisse massive des salaires, gèle complet des dépenses étatiques, augmentation des impôts, coupes dans les budgets sociaux. Quant au Fonds de Stabilisation européen de 750 milliards[6], permettant aux pays en difficulté de s’endetter à moindre frais, il relève de la même logique. Les marchés recommencent à faire n’importe quoi? Qu’à cela ne tienne. Le contribuable payera de nouveau quelques milliards pour les rassurer.
Voilà donc la protection de « l’Europe » dans toute sa splendeur. L’UE fut l’alliée objective du système financier, privilégiant le racket de ses citoyens à une réforme de fond du capitalisme spéculatif. Mutant libre-échangiste sans souveraineté, cette sujétion n’est d’ailleurs une surprise pour personne.
Les royalistes que nous sommes inciteraient bien nos gouvernants à prendre exemple sur Philippe le Bel. Ce dernier avait eu le courage de jouer la carte de la souveraineté politique face aux puissances financière en 1307, alors que les banquiers du Temple commençaient sérieusement à s’ingérer dans les affaires du Royaume. Le roi décida de décapiter purement et simplement cet Etat dans l’Etat. Ce faisant, il fit primer le bien commun de son peuple sur les intérêts particuliers de quelques usuriers.
Stanislas Walaszek
Notes
[1] Stéphanie Fontenoy, Lehman Brothers trichait sur son bilan financier, in La Croix, 17/03/2010
[2] Cyrille Vanlerberghe, Northern Rock : la nationalisation passe mal, in Le Figaro, 19/02/2008
[3] Pulling the plug, in The Economist, 24/11/2007
[4] Lynnley Browning, A.I.G. Sues U.S. for Return of $306 Million in Tax Payments, in The New York Times, 19/03/09
[5] Finalement décidé le 16 octobre 2008 en Conseil européen
[6] La Tribune, Le Fonds de Stabilisation européen : mode d’emploi, 11/05/10
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