Etienne Chouard est professeur d’économie-gestion en BTS, et il est un passionné de démocratie. En 2005, il s’est fait connaître dans les médias à travers son blog qui analysait en profondeur le projet de traité constitutionnel qui était proposé au peuple français par référendum, et il n’est pas étranger au résultat obtenu : 54,68% de “non” au traité. Depuis, il se consacre à une réflexion de fond sur la démocratie, et milite activement pour la mise en place du système qui a prévalu en Grèce antique pendant 200 ans : le tirage au sort des représentants du peuple. Voici notre interview d’Etienne Chouard, qui dure 2h11 mais qui est littéralement passionnante, tant l’homme est habité par ce qu’il dit et par ce qu’il pense.
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@Sitouaillain : Vous me direz si je vous ai mal compris ou si j’ai mal compris Etienne Chouard, mais je ne crois pas que vos propos soient en contradiction avec la pensée de ce dernier, qui dit clairement vouloir faire de la commune la base essentielle du régime qu’il défend. Le tirage au sort ne serait dans son esprit qu’un palliatif au niveau fédéral pour certains domaines spécifiques et maintenir une certaine cohésion au niveau national, mais j’ai cru comprendre qu’il voulait minimiser le plus possible le mécanisme de délégation, fût-il le tirage au sort.
De mon côté, une objection au tirage au sort m’est venue récemment à l’esprit. A supposer qu’il y ait un important mécanisme de contrôle populaire sur les tirés au sort, ne risque-t-on pas d’assister à une élection a posteriori, avec un peuple qui destituerait des tirés au sort parce qu’ils n’iraient pas dans le sens de la majorité, jusqu’à en obtenir un qui irait enfin dans le sens de la majorité (du moins sur ce qu’elle considère comme essentiel) ? Je crois que le système de tirage au sort ne pourrait être exempté d’un mandat impératif a minima décidé par l’assemblée dont serait issu le tiré au sort. Dans un régime qui se veut démocratique au maximum mais où la configuration technique oblige à déléguer une partie du pouvoir, il me semble qu’il faut obliger les délégués à être un minimum représentatifs, ce qu’ils ne sont pas dans le cadre du régime soi-disant représentatif qui nous gouverne depuis 200 ans. Ce serait une erreur que de jeter le bébé avec l’eau du bain dans l’idée de représentation.
@Kevin
je suis resté volontairement flou sur cette question des “lieux d’exercice de la démocratie” parce que j’en identifient plusieurs.
Doivent-il être tous formalisés et générateurs de règles contraignantes je ne sais pas. Doivent-ils être territoriaux ou a-territoriaux (qu’est-ce qui peut s’envisager sur internet?) ou doivent-ils être professionnels?
Je répondrais tout ça à la fois mais la manière dont tout cela pourrait s’articuler comporte tellement de combinaisons possibles que cela reste assez flou dans mon esprit.
Pour la commune, en tant qu’espace de prise de décisions, si je précisais, je dirais “bassin de vie” soit un quartier ou un “pays” (donc plusieurs communes en zones rurales). Si j’applique un principe de démocratie directe à la manière dont les assemblées communales se fédèrent, je m’imagine une assemblée communale prenant des décisions et qui, en fonction du territoire concerné (plusieurs communes une région, un état, l’europe…), envoie des délégués négocier avec les délégués des autres communes.
Que l’on saisisse bien la différence: la décision finale ne se prend pas au niveau des délégués, elle se prend au niveau des cellules de base, le rôle des délégués est de rapporter les propositions que leurs mandants respectifs ont arrêté, de confronter ces propositions et de préparer une ou des propositions de synthèse (en fonction des degrés de divergence). ensuite chaque délégué revient vers ses mandants explique le processus qui a conduit à reformuler tel ou tel point, les desiderata ou besoins exprimés par tel délégué etc, et l’assemblée décide quelle proposition elle adopte ou si elle apporte des amendements, etc. et ainsi de suite dans un processus d’aller-retours.
Il n’y a donc pas d’assemblée de délégués qui décide parce qu’on leur aurait confié un mandat. le délégué n’est qu’un ambassadeur, le souverain, ceux qui prennent la décision finale sont toujours ceux qui auront à la mettre en oeuvre ou à la subir à savoir les citoyens assemblés en corps à la base (en tout cas ceux que ça motive de se déplacer à l’assemblée).
Ce shéma, pourrait tout aussi bien concerner non plus les communes mais, les entreprises, par exemple. Alors bien sûr il faudra trouver les règles qui permettent au processus d’aboutir et les institutions pour le contrôler (il n’y a que pour des instances de contrôle que je vois une vertu pour le tirage au sort intégral avec quotas).
Je te rejoins donc sur ce que tu dis sur les mandats: ils ne peuvent être que semi-impératif, à savoir un délégué qui porte la décision du collectif mais en même temps capable d’en sortir pour, en ayant écouté les propositions portées par les autres délégués, proposer des reformulations et des solutions de compromis. Ce n’est donc pas un délégué qui décide, il rapporte et il propose.
Je te rejoins également sur la nécessité de rendre ces délégués révocables et donc sur l’absurdité du tirage au sort dans ce cas car il conduit à une “élection à l’envers”.
Enfin sur la question de la représentativité, ce qui précède montre qu’elle n’a pas lieu d’être dès lors que la décision se prend par les citoyens à la base. Par contre il parait nécessaire que le délégué ne soit pas toujours le même. Qu’on parle de mandataires “tournants” ou tirés au sort parmi des volontaires (cela revient au même), le danger est d’être mal servi, or il faut un délégué honnête, capable de défendre les propositions de ses mandants en face des autres délégués, capable de produire du consensus etc. Il parait donc logique que les citoyens choisissent parmis eux celui ou celle qu’ils pensent le meilleur d’entre eux pour cette tâche. Et c’est là qu’il faut prendre ses précautions, d’abord dans le nombre de mandats possibles et surtout dans le mécanisme qui conduit à la désignation dudit “meilleur d’entre nous”. Plusieurs écueils à éviter me conduise à proposer une élection à bulletin secret au vote préférentiel et sans candidature préalable. Comme tous les présents sont sensé se connaitre le bulletin secret me semble nécessaire pour éviter les pressions, le vote préférentiel donne à l’élection une allure de compromis, l’absence de candidature permet d’éviter les coalitions et incite les flemmards ou les trop modestes à se dévouer. Il n’y a pas de campagne, le porteur potentiel d’une décision, on le repère pendant cette discussion on le voit à la tâche en quelque sorte.
@Sitouaillan :
Merci pour ces éclaircissements, ce système me paraît effectivement à la fois stable et proche de la volonté des citoyens. L’élection que tu suggères pour les délégués est néanmoins assez proche du tirage au sort sous contrôle comme il l’était à Athènes, et elle évite beaucoup des tares que lui attribue Chouard telle qu’elle existe aujourd’hui. Gardons à l’esprit que même dans de petites communautés, tout le monde ne se connaît pas et qu’une élection sans candidature serait à cet égard assez compliquée (même si le principe est intéressant).
Néanmoins, notre discussion se concentre ici sur le pouvoir souverain (législatif). Pour le pouvoir exécutif, qui ne peut ni ne doit être exercé par le peuple comme l’a bien montré Rousseau (bien qu’il doive lui être complètement subordonné), j’ai tendance à penser que le tirage au sort demeure une bonne solution.
En fait, il y a une sorte d’ambiguïté quand Chouard parle du tirage au sort, car il se réfère alors au modèle athénien qui, à ma connaissance, le limitait strictement au pouvoir exécutif. Lui, aujourd’hui, semble vouloir l’étendre au pouvoir législatif sans parler de mandat impératif (à ma connaissance encore une fois), alors que la configuration est très différente. A-t-on des exemples historiques de délégation législative par tirage au sort ? Ce serait bien (si ce n’est déjà fait) que Chouard approfondisse cette question du mandat (semi-)impératif, j’ai l’impression qu’il y a un angle mort dans sa pensée du tirage au sort.
@ Kevin,
De mémoire à Athènes, ce sont principalement les fonctions législatives et judiciaires qui étaient tirées au sort. La plupart des fonctions exécutives ne l’étaient pas, les stratèges comme Péricles étaient élus. Précisément parce qu’il y a derrière l’exécutif une forte exigence de compétence.
Force est de constater que cette exigence est loin d’être remplie à notre époque. Mettons à part le jeu politicien d’alliances, de disgrâces, d’affaires et autres circonstances qui portent à placer tel ou tel à la tête d’un ministère, soit, bien souvent des gens moins compétents que leurs subordonnés.
Notre système porte une tare d’origine, son hypocrisie : pour alléger le poids et la capacité de la tyrannie Montesquieu recommande la séparation des pouvoirs en éxécutif, législatif et judiciaire. Montesquieu écrivait sous une monarchie, a-t-il été torturé puis exécuté à une époque où l’on brûlait encore les sorcières? Non bien sûr! on l’a bien taquiné certes, mais s’il est resté en vie c’est avant tout parce qu’on ne trouve dans ses textes aucune attaque contre la source du pouvoir de l’époque.
ce point fondamental fait la faiblesse de son raisonnement pour quiconque ne s’arrête pas de penser après avoir lu Montesquieu: telle quelle, la théorie de la séparation des pouvoirs vaut dans un régime qui pourrait devenir despotique, car le pouvoir, concentré dans les mains d’un seul ou de quelques uns n’aurait plus que lui même pour se limiter, en effet, et montesquieu le dit lui même, en démocratie il n’y a pas de séparation possible des pouvoirs, le pouvoir est un, il appartient collectivement au peuple.
Autrement dit notre régime porte en lui un paradoxe, puisqu’il a un “gouvernement” le peuple ne s’y gouverne pas, il est gouverné, et on ne peut pas se passer de la séparation des pouvoirs pour limiter la puissance de ce gouvernement, mais en même temps cette séparation est impossible car tous les pouvoirs autres que législatifs (et encore,sur le papier) émanent d’un organe de ce gouvernement, le président lui-même et le législatif n’a aucune prise sur le président, il est le véritable souverain, le temps de son mandat.
Enfin, dès lors qu’un gouvernement gouverne, il n’est pas “exécutif”, il prend des décisions et c’est encore plus vrai dans notre système où le gouvernement fait voter les lois qu’il prépare, quasi-automatiquement, malgré de comiques agitations à l’assemblée nationale.
Quelle pourrait être la séparation des pouvoirs telle que je l’entends dans l’esquisse de ce système démocratique que j’ai proposé sans prétention (sans rien inventer d’ailleurs)?
D’abord tu relèves à juste titre que ma description visait seule l’organe législatif, je me concentre là-dessus dans le cadre d’une réflexion sur un processus constituant, et cette description est elle-même partielle car il y faut rajouter une instance de contrôle du processus législatif, avec des fonctions d’enregistrement et d’instruction des plaintes des citoyens, mais aussi des pétitions, projets de lois ou d’amendements d’initiatives citoyennes en dehors des assemblées locales et proposées à celles-ci. cette seconde chambre pourrait être tirée au sort.
trivialement, l’exécutif, ça exécute, or, si le pouvoir d’inititiative et de définition de la règle émane directement des citoyens, dans un processus législatif comportant déjà de multiples contrepoids et balances, qui va-t-on désigner comme exécutant de ces décisions? d’abord des gens compétents et intègres, menacés de perdre leur emploi s’ils ne s’attachent pas à exécuter comme il faut, pour certaines décision on peut ponctuellement désigner des chargés de mission, mis à part ça, le reste existe déjà, c’est à réorganiser mais en gros ça s’appelle l’administration, les services publics et ça marchera plutôt pas mal si ces agents exécutent les ordres du peuple au lieu de ceux d’un “gouvernement” extérieur au peuple. cela implique d’envisager une administration décentralisée le plus possible, sous les ordres et au service des assemblées locales. On peut envisager la séparation de cette manière, géographique, on peut aussi la voir dans la lutte entre un service public avec des gens compétents et une assemblée locale qui exige des choses que les gens compétents locaux pensent dangereuses et cela peut se trancher auprès d’un tribunal qui examine la chose.
On peut aussi penser que les administrations voient leurs dirigeants élus par leurs employés, avec une autre moitié des voix réservées aux usagers et aux personnes directement concernées. Ainsi par exemple, le ministère de l’agriculture aurait à sa tête un élu par ses employés et par les agriculteurs et par les gens qui se sentent concernés par la bouffe saine…tout est envisageable, en tous les cas si par “éxécutif”, tu entendais “gouvernement”, on n’en a pas besoin, mais on peut surtout imaginer que bon nombre de fonctions actuelles de l’Etat seront inutiles, obsolètes, très réduites, de simples instances d’évaluation, de prospective et de diffusion de bonne pratiques, le ministère du travail, dans une économie de coopératives fédérées verrait son rôle chamboulé, etc., etc.
dans cette optique, la loi est le mandat impératif pour l’exécutif, celui qui gouverne, c’est le peuple, en assemblée ou à travers ses corps organisés.par contre, tirer au sort les policiers, les éboueurs, les gardiens de prison, etc., ça peut avoir du sens….
Enfin sur la question du mandat impératif, si l’on trouve cela pertinent, pourquoi diable vouloir tirer son porteur au sort? autant choisir le meilleur pour le porter et le contrôler sévère plutôt que de prendre le risque de voir le mandat mal exécuté par une incompétence ou une fourberie qu’on aurait pu déceler avant, non?
La seule fonction politique (ie à caractère décisionnel) qui peut émaner du tirage au sort réside dans la représentation, soit un corps de tirés au sort qui décide en son âme et conscience et dont on accepte qu’il incarne le peuple, que ce soit un jury ou une assemblée formée par la méthode des quotas. cette dernière forme revenant en quelque sorte à institutionnaliser la dimension sondagière de la démocratie, si c’est bien fait pourquoi pas et ça rassurerait pas mal de gens car au final très peu participent et décident à leur place….
@Sitouaillain :
Merci de nouveau pour ton développement, je vais tenter de réfléchir à tout cela.
A titre d’information, je viens de tomber sur la 2ème réponse d’Etienne Chouard à François Asselineau, dans laquelle il éclaircit et nuance sa position au sujet du tirage au sort.
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“Avant de répondre point par point à François Asselineau —dont je respecte le travail admirable de dénonciation méticuleuse et puissante du projet de domination européen, et la présente controverse ne changera rien à ce respect—, je voudrais formuler quelques remarques préliminaires :
• D’abord, un inconvénient des controverses est que nous sommes parfois conduits à radicaliser nos positions par le jeu même des arguments adverses, et nous pouvons souvent — l’un et l’autre — être conduits insensiblement à défendre (temporairement) des positions plus radicales que celles qui sont profondément les nôtres.
Ainsi, après avoir travaillé six ans à amender (sans penser les abolir !) les institutions du gouvernement représentatif (voir notamment mon forum : http://etienne.chouard.free.fr/forum ), les récentes discussions (passionnées) sur la démocratie athénienne m’ont progressivement conduit à me faire le défenseur opiniâtre de cette démocratie directe antique dont les germes essentiels me semblent effectivement très intéressants pour nous autres, modernes, et au sujet de laquelle les calomnies (souvent d’origine parlementaire), ressassées ad nauseam depuis deux cents ans, me semblent parfaitement injustes et infondées.
Et me voici donc devenu, par le jeu des polémiques successives (passionnantes au demeurant), le défenseur apparemment inconditionnel de la seule démocratie directe à l’athénienne, comme si je n’avais pas d’autres projets, plus modérés et plus raisonnables : je rappelle donc que l’essentiel de mon travail depuis six ans consiste à améliorer la représentation du peuple dans le cadre du gouvernement représentatif.
Je rappelle que ce gros travail me permet d’affirmer qu’il y a au moins un tirage au sort qui est absolument NON NÉGOCIABLE, et c’est LE TIRAGE AU SORT DE L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE, sans lequel aucune démocratie digne de ce nom, ni gouvernement représentatif respectable, ne sera jamais instituée. Je ne développe pas ici, j’en parle partout.
Au-delà de cet usage minimum (à mon avis, incontournable) du tirage au sort, toutes les réflexions sont intéressantes, mais plus optionnelles : démocratie directe sous forme de fédération de communes libres ; ou gouvernement représentatif profondément amélioré, par des CONTRÔLES des élus et des organes (législatifs, exécutifs, judiciaires, médiatiques et monétaires) à tous les étages, par la puissance autonome reconnue aux INITIATIVES POPULAIRES, par une chambre tirée au sort en complément de celle élue, etc.”
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SOURCE : http://www.facebook.com/notes/etienne-chouard/objections-2-au-tirage-au-sort-en-politique-et-propositions-2-de-r%C3%A9futations-rat/10150411060262317
Étienne dit “Je rappelle que ce gros travail me permet d’affirmer qu’il y a au moins un tirage au sort qui est absolument NON NÉGOCIABLE, et c’est LE TIRAGE AU SORT DE L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE, sans lequel aucune démocratie digne de ce nom, ni gouvernement représentatif respectable, ne sera jamais instituée. Je ne développe pas ici, j’en parle partout.”
c’est précisément le tirage au sort de l’assemblée constituante qui me parait être une idée hasardeuse
et ce, au regard des objectifs qu’Etienne lui-même se donne. A moins qu’il parle d’un autre pays que je ne connais pas et où une majorité de citoyens font le gros travail que fait Etienne. Et de toute manière
1 nous n’avons pas la même perspective ontologique, je ne crois pas que les individus sont interchangeables, je ne crois pas que par nature la pensée d’un pauvre est salvatrice pour contrer la domination des riches, je ne crois pas que la majorité des gens sont conscients du conditionnement dans lequel ils vivent et agissent, etc., etc. en gros je crois qu’il n’y a pas de hasard, tirer au sort les constituants, c’est conserver une bonne part de l’ordre existant.
2 nous n’avons pas la même perspective politique, je ne crois pas que le problème se situe au niveau des hommes politiques et des seules institutions issues de la constitution, mais bien au niveau des imaginaires des croyances, des institutions au sens très large qui permettent que ces institutions “tiennent”, le pouvoir étant vu comme une relation dialectique dominant/dominé où les tenants du pouvoir bénéficient la plupart du temps de la coopération des dominés, qu’elle soit consciente ou inconsciente, visible ou maquillée.
3 je pense qu’étienne confond les moyens avec les fins, ce qui, pour être clair, m’apparait comme dangereux. Ce que d’autres ont fait en voyant la solution à tout dans la main invisible du marché, il n’y a pas lieu de le reproduire avec l’idée de tirage au sort, comme solution miracle. je mets à la fois Etienne en garde contre une tendance à s’enfermer dans un mode de pensée similaire à la foi du néoconverti, et surtout les autres pour ne pas s’arrêter de penser en croyant détenir la solution (en plus c’est chouette, en tirant au sort les constituants, nous avons une chance sur plusieurs millions de pouvoir remettre la tête dans le sable et vaquer à nos occupations sans se sentir coupable, d’autres sont désignés à notre place, alea jacta est).
4. je me suis beaucoup creusé la tête pour savoir comment concrètement tirer au sort mais surtout comment mettre en place ce processus et le rendre contraignant, ie capable de renverser le pouvoir en place….je ne trouve pas de solution crédible et vous?
5 je répète, avancer vers la démocratie, c’est pratiquer la démocratie, hic et nunc, savoir s’organiser pour s’abstraire peu à peu de la domination et débattre en agissant, dans des syndicats horizontaux, des mutuelles, des coopératives, etc.; Par exemple, au lieu de défiler pour demander à l’Etat de faire ou de ne pas faire ceci ou cela, qu’on fasse ce qu’on estime le mieux, en retenant pourquoi pas de l’impôt, au lieu de demander au patron de ne pas nous licencier, qu’on crée notre coopérative, le peuple jugera…Le passage par des assemblées locales comme organes principaux de fédération de ces initiatives, assemblées outillées pour débattre et agir dans un esprit démocratique, cela me parait le meilleur antidote à la manipulation à visée hégémonique, ie la certitude qu’il y aura à terme, renversement du pouvoir sans prise du pouvoir par quelqu’un d’autre que les citoyens en corps, citoyens actifs, s’entend. A mesure qu’avancerons les initiatives desdits citoyens actifs et si leur action est bien menée et perçue comme apartisane et tournée vers le bien commun, le vrai visage du pouvoir et de cette pseudo démocratie se révèlera avec plus d’accuité encore, car la lutte sera déjà bien engagée et sévèrement, entre ceux qui n’ont pas intérêt au changement et ceux, pour le coup, toujours plus nombreux, qui sont conscient qu’il faut s’engager pour que cela change et ne jamais baisser la vigilance. tel est, pour le moment, mon point de vue.
@Sitouaillain
[quote]De mémoire à Athènes, ce sont principalement les fonctions législatives et judiciaires qui étaient tirées au sort. La plupart des fonctions exécutives ne l’étaient pas, les stratèges comme Péricles étaient élus. Précisément parce qu’il y a derrière l’exécutif une forte exigence de compétence.[/quote]
Les valses de ministres montrent bien qu’il ne s’agit pas de compétences techniques… Et un certain nombre d’affaires illustrent l’influence des lobbies : la compétence n’a alors plus grand chose à voir dans le processus de décision !
Est-il imaginable que le tirage au sort soit suivi d’une phase de formation avant mise en fonction ? Par exemple sur le travail collaboratif et les processus de prise de décision, des méthodes ont prouvé leur force, au moins dans le domaine des entreprises.
Sur ton dernier post, je ‘reçois’ ton argumentation, mais j’y vois aussi des limites…
Je trouve en effet ton analyse assez pessimiste, voire hautaine, envers les citoyens ‘de base’ : ce que tu dis me semble juste vu au niveau du groupe, mais pas au niveau individuel, et c’est un fait notoire en dynamique de groupe que le nombre, au-delà d’un optimum, dessert l’objectif.
Les votes récents, surtout dans l’optique d’un choix forcé par un système oligarque, ou même aboutissant à un vote ‘en creux’ par rejet d’un concurrent, illustrent de manière caricaturale l’idée de démocratie, et je ne crois pas qu’ils soient à l’image de ce que chacun des citoyens, pris individuellement, puisse penser.
Pour reprendre ton argumentation par point :
1 – Les individus ne sont pas interchangeables, certes. Mais au delà d’un nombre (qui reste à définir) le tirage au sort garantit l’interchangeabilité de l’ensemble du groupe tiré au sort. Si tu sors un ‘quidam’ de sa condition habituelle de ‘dominé conscient ou inconscient’ et lui donne le temps et les moyens de réfléchir à sa condition, je ne doute pas, moi, de ce qu’on appelle ‘bon sens populaire’.
Le deuxième résultat, est la lisibilité du résultat : dans le cas d’une assemblée constituante, il est fondamental que le texte de la Constitution soit lisible par toutes et tous, car c’est l’adhésion fondamentale et la cohésion primordiale. Je ne reviens pas sur ce que fut le TCE de ce point de vue…
2 – Je crois fondamentalement que le problème se situe au niveau des hommes politiques, parfois nominativement – et à ce titre notre Président actuel est représentatif -, plus souvent par effet du système sur eux. Pour être élu, a fortiori à la Présidence de l’Etat, il faut, dans le cadre actuel, commencer par arriver à la tête d’un parti puis arriver au second tour, ce qui suppose certes une bonne intelligence, mais surtout des dents longues, des doigts griffus, une langue acérée et j’en passe : il faut être plus qu’un gagnant, il faut être un ‘tueur’ potentiel, sinon à ce niveau on se fait écraser. Il faut aussi de l’argent et des appuis, ce qui ouvre la porte aux abus et compromissions, les affaires en cours le montrent. Ces qualités ne sont pas nécessaires si l’on se place dans une perspective de coopération, tout simplement. Et ce ne sont pas les qualités premières que l’on attend d’un élu, une fois en poste.
3 – C’est un travers possible… si on prend le ‘résultat’ de la Constituante comme acquis d’un seul coup d’un seul. Même en ce cas, il sera nécessaire de le ratifier par référendum, ce qui suppose lecture et vote par chacun. Mais on peut aussi imaginer un système plus ouvert, avec une Constituante à l’écoute des citoyens, ne serait-ce que par forum interposé.
Pour rebondir sur ‘la main invisible’, s’il est un point fondamentalement absent du ‘marché’ actuel, c’est le cadre éthique. Il est sensé exister à l’échelle des individus à travers la DUDH par exemple, mais pas à celle des ‘personnes morales’, et ce d’autant moins à l’échelle des transnationales, à ma connaissance.
4 – Le processus de tirage au sort me paraît assez développé par ailleurs, ne serait-ce que sur le site l’Etienne Chouard. Sa mise en place ‘démocratique’ ne peut à mon avis que passer par une mobilisation des citoyens pour faire accepter un système de RIP ou RIC (serait même possible via le référendum parlementaire actuel, pour peu qu’il soit promulgué ?), les questions du référendum étant ‘voulez-vous une Constituante ?’ et ‘Tirés au sort ou élus ?’
Dans le système actuel, une abstention MASSIVE au second tour ôterait toute légitimité à l’élu : 51% x 30%=15% ! Ce serait très problématique…
5 – Entièrement d’accord avec ton point de vue ‘citoyen actif’… sauf que :
- le temps nous est compté, vu la crise actuelle,
- faire ‘ce qu’on estime le mieux’ suppose être capable de faire, et la pente actuelle rabote la classe moyenne et plonge de plus en plus dans la précarité les autres,
- la notion de ‘résistance citoyenne’ n’a aucun fondement juridique (?),
- la sphère media, majoritairement inféodée aux grands groupes, est aujourd’hui indéniablement partisane, parfois même de manière si caricaturale que ça en devient inconvenant voire offensant pour la démocratie. C’est déjà un gros boulot que d’aller chercher une information honnête !
Ce qui n’empêche pas, au contraire, de pousser en parallèle vers une citoyenneté active
@ Tehach,
on s’en fiche un peu, mais la “résistance civique” a un fondement juridique: le droit de résistance à l’oppression dans l’article 2 de la Déclaration de 1789: « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. ».
sur le reste de tes contributions au débat, je vais tenter de répondre en précisant mes propos, compte tenu des réactions qu’elles ont suscitées en toi, je fais cela avec une relative gêne :
mon problème est qu’il y a des choses très justes dans ce que chacun d’entre nous peut dire, mais bien souvent, nous nous lisons au travers de verres déformants, on croit lire clairement, là où on ne fait qu’extrapoler ou réduire un propos, on croit écrire clairement, là où l’on ne fait que suggérer ou esquisser une idée. Et surtout, pour le sujet qui nous préoccupe ici, une réflexion politique à visée prospective, où nul ne saurait prétendre être capable d’intégrer toutes les dimensions du réel à sa réflexion, nous avons tellement besoin les uns des autres pour compléter notre compréhension, qu’il faut d’abord s’efforcer de vérifier qu’on a bien compris l’autre.
Je vais donc commencer par ta lecture de ma réponse à Kevin du 3 octobre 2011 : elle t’inspire ceci “Les valses de ministres montrent bien qu’il ne s’agit pas de compétences techniques… Et un certain nombre d’affaires illustrent l’influence des lobbies : la compétence n’a alors plus grand chose à voir dans le processus de décision !” et ça m’étonne.
En effet, je pars du problème de l’Exécutif, et je définis l’exécutif comme une fonction de mise en oeuvre des décisions prises par les citoyens et j’affirme que cette mise en oeuvre nécessite souvent des gens compétents. Donc effectivement la notion de compétence n’a ici rien à voir avec le processus de décision! et je partais des athéniens pour illustrer mon propos et montrer que nous confondons “Exécutif” (qui exécute) avec “Gouvernement” (qui prend des décision, qui gouverne). Pour prendre un exemple extrême et concret: qui décide s’il faut entrer en guerre? les citoyens assemblés. qui fait en sorte que la guerre soit remportée? des généraux élus pour leurs compétences, devant rendre des comptes et révocables.
Qu’est-ce qu’un général? dans l’idéal un citoyen lambda volontaire pour assumer cette tâche et qui a passé des années en école militaire et des années de pratique pour se former. Qui aurait intérêt à mettre l’issue d’une bataille dans les mains d’un citoyen tiré au sort et formé vite fait sur le tas? Sans moi, en plus je suis pacifiste, mais je prendrais les armes si les circonstances l’exigent, et à ce moment là, j’espère optimiser mes chances de survie en obéissant à une stratégie élaborée par de vrais stratèges en qui je peux avoir confiance! cette confiance peut d’ailleurs s’appuyer sur une attention particulière aux contenus de la formation des militaires et sur une forte dose de démocratie à l’intérieur de l’armée…histoire d’éviter que l’ambition des uns ne réduise les autres à l’état de chair à canon!
Donc l’exécutif ça exécute ce que le peuple décide, et si possible ça exécute efficacement avec des gens bien formés. je ne contesterai pas la nécessité d’une administration compétente, le problème vient bien plus des contenus de la formation, des méthodes de recrutement et d’avancement,comme de l’organisation des services…mais c’est un autre débat.
Le législatif, ça prend des décisions et là, mieux vaudrait aussi en démocratie que les citoyens soient formés, d’où l’importance du rôle de l’école, de la recherche, de l’évaluation et de l’espace public.
ceci m’amène au passage où tu me dis hautain et méprisant à l’égard des citoyens “de base”. Je répondrais que ce n’est pas moi mais J-F Coppé et J-M Ayrault qui ont dit à propos de l’énergie nucléaire qu’on ne faisait pas un référendum sur une question aussi complexe…ceux-là et ceux qui pensent pareil, je les méprise, oui.
j’avoue que je ne vois pas trop où tu veux en venir avec cette histoire de citoyens “pris individuellement”, car qu’est-ce que l’élection d’un représentant si ce n’est l’agrégation d’actes de citoyens pris individuellement dans l’isoloir?
En tous cas pour ma part, ce que je voulais dire en insistant sur le fait que les individus ne sont pas interchangeables, c’est bien parce que je me fiche un peu de savoir ce que pense chaque citoyen “pris individuellement”, ce qui m’intéresse c’est de savoir quelle décision sont-ils capables de prendre lorsqu’ils dialoguent les uns avec les autres, à partir de points de vue exprimables par chacun et à partir d’informations accessibles pour chacun. Le dialogue dans une assemblée et dans l’espace public en général est l’essence de la démocratie, l’agrégation artificielle d’opinions de citoyens pris individuellement comme le font les sondeurs est l’antidémocratie.
Maintenant observons du mieux que nous pouvons, avec la conscience de notre inconscience, la société dans laquelle nous vivons, inégale, hiérarchique, bercée d’illusions, quand la plupart de nos gestes, au travail, au supermarché, la plupart de nos constructions identitaires font avancer l’humanité vers la falaise, et posons-nous la question quand tu dis “Les votes récents, surtout dans l’optique d’un choix forcé par un système oligarque, ou même aboutissant à un vote ‘en creux’ par rejet d’un concurrent, illustrent de manière caricaturale l’idée de démocratie, et je ne crois pas qu’ils soient à l’image de ce que chacun des citoyens, pris individuellement, puisse penser.” en viens-tu à penser qu’en tirant au sort une assemblée constituante, sans avoir au préalable muselé les médias dominants et les politiciens, les multinationales, etc., les mêmes qui aujourd’hui se laissent conditionner par les médias et votent contre leurs propres intérêts se transformeraient subitement en Robespierres ou Saint Justs? par quel miracle?
et en plus, sous prétexte de je ne sais quelle idéologie bien pensante et humaniste, tu affirmes que n’importe qui est capable de se former sur n’importe quelle question alors même que des millions de nos concitoyens comprennent à peine ce qui se dit à un journal de 20h et n’ont pas réussi à acquérir des bases solides à l’école? Et qui les formerait, selon quels critères?
Bien, une fois dit cela, ne crois pas que je méprise les gens “de base”, bien au contraire, je dis simplement qu’une assemblée de tirés au sort ne suffit pas à créer les conditions pour aboutir à une constitution vraiment démocratique.
Je pense que c’est grâce à la multiplication d’assemblées locales (avec des règles de débat bien étudiées) que les gens “de base”, dans des espaces de discussion intergénérationnels et mêlant différents niveaux sociaux, seront les mieux à même de se déconditionner et de se former, que la démocratie aura une chance d’éclore.
J’oppose cette modalité au tirage au sort d’une assemblée qui “incarne” le peuple, pour la bonne et simple raison que d’une part, pour obtenir l’installation de ce dispositif constituant par tirage au sort d’un assemblée, il faut, pour rester dans ce que tu exprimes, soit élire un président qui y soit favorable, soit obtenir un RIC. dans les deux cas les élites feront tout pour faire échouer l’initiative (cf ta citation sur les élections actuelles et les médias, et les propos de Coppé/Ayrault), et surtout, pour l’obtenir, il faut une organisation de base très solide et implantée sur tout le territoire.
Autrement dit, pourquoi prôner une assemblée constituante tirée au sort qui laisse perdurer l’isolement du citoyen face au processus politique et médiatique, alors même que pour faire élire un président favorable à cela ou pour faire signer une pétition, il faut que des groupes locaux se créent, convainquent autour d’eux et ouvrent les yeux des citoyens? Autant chercher à ce que ces groupes locaux deviennent les lieux d’exercice de la souveraineté populaire non? autant espérer que ces groupes locaux soient un puissant organe de subversion et d’affranchissement du corps politique par rapport aux discours des médias et aux conditionnements idéologiques des élites non? et surtout, au lieu de prendre le risque de n’avoir qu’une seule assemblée, celle des tirés au sort, pourquoi ne pas les multiplier, histoire d’être sûrs que si dans une seule assemblée les gens ignorants peuvent facilement être manipulés par un Zeymour ou un lénine, si, dans une seule assemblée, l’expression du soit-disant “bon sens populaire” peut s’avérer fatal à la démocratie, en multipliant les assemblées, on s’assure qu’il y en aura au moins quelques unes qui auront trouvé des choix alternatifs et qui, dans le dialogue entre assemblées pourront convaincre les autres de leurs erreurs…
rien n’est sûr, mais à partir du moment où à l’échelle du pays entier il existe des espaces de dialogue hors média, les chances que les “bonnes” idées se diffusent sont décuplées, non? Et à partir du moment ou un grand nombre pratique la démocratie, se convainc qu’il est possible de changer et d’agir autrement, c’est toute la société qui s’en trouve potentiellement chamboulée, dans ses rapports au travail, à la hiérarchie, à l’administration, etc.
c’est donc justement parce que je partage tous les points de ta réponse à mon point 5 que j’estime urgent de nous mettre en capacité de faire émerger la démocratie ici et maintenant, à un niveau atteignable par n’importe qui. Par exemple, quand Etienne Chouard répond à une invitation à une conférence, il est dommage que les gens ne tirent pas la conséquence de ce qu’il dit et ne disent pas à l’issue de la conférence, il a raison, retrouvons-nous la semaine prochaine pour réfléchir sur ce que nous pouvons faire pour abolir l’oligarchie et vivre en démocratie, là maintenant. c’est dommage qu’ils ne se disent pas, s’il y a des chômeurs dans la salle, que pouvons-nous faire pour qu’ils aient une activité, s’il y a des ouvriers en danger de licenciement, comment peut-on les soutenir, s’il y a de la pollution chez nous, comment la stopper, s’il y a des mauvais aliments sur nos étals, comment les boycotter et produire puis distribuer de bons aliments?
Je suis convaincu que si localement, tous les militants qui agissent ça et là sur des causes et des intérêts sectorisés ou des conséquences, si ceux qui persistent à vouloir changer les choses sous des étiquettes divergentes, tous les citoyens “actifs” sincères qui “roulent” pour l’idée qu’ils se font du Bien Commun, se réunissaient pour instituer le “Forum social Local” et s’affirmer collectivement comme le groupe promoteur d’une vrai démocratie, agissant en construisant des initiatives, en attirant à eux les gens qui ne militent pas encore, etc? etc., je suis certain que nous aurions là une base solide pour faire face à la crise et renverser la vapeur en faveur du Bien Commun…est-ce si utopique que cela?
Très intéressant de retrouver au travers de votre discussion la division communiste (prise du pouvoir par le contrôle de l’Etat) / anarchiste (démarche bottom-up), mais avec la visée démocrate qui remplace la visée socialiste.
@Kevin
Et si, tout simplement, le concept de démocratie était en train de mourir?
@King flo : Trop sibyllin pour moi, ça.
@Kevin
Pourquoi obscur? Regardez la plupart des gens vous rigolent au nez quant vous leur parler de démocratie!
@King flo : Si vous prenez le temps d’expliquer avec des arguments forts, ceux qui rient s’arrêtent rapidement en général.
forcément quand c’est georges Bush qui parle de démocratie, on rit jaune!
mais c’est vrai que c’est difficile de déconstruire l’assimilation erronée entre “gouvernement représentatif” et “démocratie”…
@Kevin
Sans être cynique, par exemple, je méttrais- tiens ” au hasard”- un des internautes qui fréquente assiduiment ce site, qui se déclare européiste, qui révére les super-héros avec des analyses intéréssantes ( bien que je sois souvent contre ses analyses), les gens s’emprésseront de le réduire à un propos ou à une mimique grimaçée. Tout comme c’est le cas pour tous les politiques. Kevin, nous ne sommes pas aux USA où les gens sont conditionnés par une sorte de méssianisme débilitant. Nous sommes en France, le pays inventeur de la Guillotine.
@ Kévin
“Très intéressant de retrouver au travers de votre discussion la division communiste (prise du pouvoir par le contrôle de l’Etat) / anarchiste (démarche bottom-up), mais avec la visée démocrate qui remplace la visée socialiste.”
c’est assez juste, mais en même temps assez réducteur bien sûr. Je crois que ce qui nous anime (par nous j’entends ceux qui ont la conscience et le désir d’un changement profond et durable de la société), c’est la volonté de remettre l’Homme au centre de la réflexion et de l’action politique. Or, il apparait de plus en plus évident que les préceptes et les cadres sur lesquels reposent le fonctionnement de nos sociétés sont relativement déconnectés de l’être humain comme être en devenir, être de volonté, de désir et être social.
La dérive néolibérale comme la dérive du communisme autoritaire ont ceci de commun qu’elles ont oublié l’homme, il est devenu un être réifié, subordonné aux principes de l’utopie (loi du marché et concurrence forcée ou loi de satisfaction des besoins et égalitarisme forcé).
Le rationalisme a ceci de magnifique et d’effrayant à la fois par rapport à la pensée religieuse, c’est qu’il permet à l’homme de se donner des fins, d’avoir conscience qu’il est l’architecte du monde dans lequel il veut vivre. Le côté effrayant s’incarne par la prétention de certains à savoir ce qu’il faut faire pour parvenir au bonheur collectif, à la fin de l’histoire, etc., la quête du paradis sur terre.
Prétention dis-je car l’homme est une créature sociale et historique, il n’est pas un être omniscient et omnipotent, l’univers dans lequel il nait conditionne ses pensées, ses savoirs et ses comportements. Autrement dit, dès qu’il propose un but commun à l’humanité et surtout dès qu’il définit les moyens d’y parvenir, il se trompe.
En même temps, s’il se prive de cette faculté à déterminer ses propres fins, qui est le propre de l’homme, il se condamne à végéter dans un ordre immuable dont il a oublié l’origine, au fatalisme, ou bien il se perd dans le chaos et la destruction.
Conscients du caractère historique et évolutif de nos sociétés, nous vivons constamment sur la tangente entre fossilisation et chaos. Mais nous oublions régulièrement que toute tentative d’améliorer notre sort à partir d’une analyse sociale et historique donnée est déjà obsolète quand surgit la nouvelle génération, qui de fait, n’a pas été éduquée, socialisée dans le même monde que la précédente. Par exemple, ce qui a pu être amélioré par une démarche autoritaire hier ne saurait l’être aujourd’hui, les effets d’une injonction autoritaire aujourd’hui ont toutes les chances d’être contreproductif ou au mieux, sous-optimaux.
Dès lors que l’on peut constater les désordres et les destruction causées par la croyance libérale, d’un homme-individu, mathématisable dans des rapports de marché, il est somme toute naturel de se tourner vers les penseurs qui placent l’homme en tant qu’être de relations organiques, solidaires. Il est tout aussi évident que les dégâts observables de la croyance en une solidarité inconditionnelle ne peuvent que nous mettre en garde contre toute velléité d’harmonisation forcée des relations humaine. Si le socialisme autoritaire a échoué c’est avant tout par péché d’orgueil, il lui fallait un homme nouveau, mais en prétendant le façonner, il atrophiait l’homme.
A partir du rejet de ces deux conceptions désastreuses de l’homme, l’opposition entre Hobbes et Rousseau, il nous faut nous créer un chemin. Le plus important est alors de chercher à définir un chemin avec des issues de secours. Dans les arts, comme en politique, je crois que l’important n’est pas seulement la recherche de la perfection, de l’harmonie, c’est aussi et surtout de laisser place à la spontanéité, la créativité, les à-côtés. Voilà pourquoi je m’intéresse beaucoup à la pensée anarchiste, car elle se nourrit de l’observation de l’homme comme une forme de vie créative, entre individu et collectif, sans réifier l’homme pour le faire entrer au forceps dans des cadres institués.
Cette pensée du spontané, que l’on retrouve aussi chez certains communistes “conseillistes” (R. Luxembourg, A. Pannoeke, etc.), chez des écologistes libertaires (la décroissance ou le municipalisme libertaire), porte en elle son propre antidote à ses dogmes, puisqu’elle permet de penser le surgissement d’une pensée autre, d’un agissement collectif ou individuel différent. Elle permet d’instituer la pluralité des mondes et s’interdit l’uniformisation, le jacobinisme, la pensée totalisante.
En même temps elle porte en elle une faiblesse intrinsèque, car elle ne permet pas de penser un système politique qui soit immunisé contre des tentatives à visée hégémonique venant de l’intérieur ou de l’extérieur. En effet, le fédéralisme intégral ne permet pas d’instituer une réaction immunitaire de la société, faisant bloc face à l’ennemi, et l’histoire nous offre de multiples avertissements, que ce soit la conquête des Gaules par César, ou la dénaturation des soviets par les Bolcheviks.
Bien sûr, ces questions ne sont pas nouvelles, et les institutions de la république romaine sont une intéressante tentative de réponse : dans des circonstances exceptionnelles, le Sénat peut désigner deux consuls (un seul serait dangereux car il pourrait devenir tyran) afin de répondre rapidement et efficacement aux tentatives de conquête et de déstabilisation. Or, c’est précisément par cette clause de sauvegarde la république que celle-ci chutera. Les conséquences de cette fin de la république romaine n’ont pas besoin d’être explicitées pour comprendre à quel point la tension entre république et dictature est au coeur de la réflexion politique.
Mon analyse de ce moment de l’histoire me conduit à penser le projet démocratique comme un projet d’autonomie (faire sa propre loi) d’où l’Etat ne peut être absent comme moyen. Cela dit il faut redéfinir la forme et le contenu de l’Etat, en tant que garantie du respect et socle commun de règles visant à produire l’harmonie et à assurer la survie des habitants d’un territoire donné. L’Etat comme anneau scellant l’alliance du peuple et comme puissance légitime a encore de beau jours devant lui. En revanche, je pense que la plupart du temps, en interne, cette puissance doit être au maximum diluée, séparée, décentralisée et surtout, elle doit être inatteignable par quelque fraction du peuple que ce soit. En quelque sorte l’Etat doit être à tous et à personne à la fois, nul ne pouvant s’emparer de la totalité de son pouvoir et nul ne pouvant user d’une parcelle de sa force s’il n’a l’assentiment de tous.
c’est pourquoi le projet démocratique revêt dans mon esprit moult aspects du projet socialiste. c’est à dire qu’une fois évacuées les idées néfastes de dictature du parti-avant garde, dictature du prolétariat, nationalisations, etc., etc., il reste tout de même l’idée première de la chose commune indivisible, inappropriable et bénéficiant à tous de la manière la plus juste et la plus égale possible. Par exemple il s’agit de regarder la chute de la république romaine comme une leçon de l’histoire sur l’impossibilité d’instituer une république sur la base de droits inégaux. en effet, dès lors que la Rome antique a divisé le territoire et les choses en parts et que ces parts étaient cessibles et appropriables par un certain droit de propriété, et que ces parts étaient transmissibles par un certain droit d’héritage, tout était déjà en place pour tuer la république.
Mais, même en reprenant les termes de l’idéologie libérale, on voit bien que l’égalité des chances, la méritocratie et la liberté n’ont aucun sens dès lors que les hommes naissent avec des patrimoines inégaux, les vertus de la compétition n’ont de sens que lorsque l’on concourt dans la même catégorie. Dès lors que certains peuvent de génération en génération se maintenir au-dessus de la mêlée et décider du sort des autres, ceux-là n’ont pas intérêt à la démocratie. Ils ont par contre intérêt à entretenir la croyance en la démocratie, mettre en scène des désaccords et laisser croire que leurs richesses accumulées et leurs pouvoir sont le fait de leurs mérites.
Voilà pourquoi je parle de déconditionnement nécessaire, car l’ensemble des justifications à la domination d’un groupe social sur le reste de la population doit pouvoir être remis en cause, sans quoi la notion de république n’aura bientôt plus de sens.
Et je crois même que la société se brime elle-même en restant arc-boutée sur un système de droit hérité des romains, car elle empêche la créativité et l’invention populaire en laissant une classe restreinte dominer les échanges et les flux d’argent, car elle laisse un petit nombre décider et enchâsser les autres dans l’accomplissement forcé de leurs objectifs et de leurs désirs. Des millions d’entre-nous sont forcés de travailler pour le bénéfice de quelques-uns, le contrat de travail enchaine l’employé à une cause qui n’est pas la sienne, l’obligeant à oeuvrer dans des conditions qu’il n’a pas vraiment choisies, et s’il veut se sortir de cette condition, il n’a d’autre choix que payer son tribut au banquier ou à l’actionnaire, pour devenir entrepreneur dans des conditions et au sein d’un marché aux règles fixées par et pour la captation de valeur par les plus dotés en capital.
voilà pourquoi la visée démocratique ne peut selon moi faire l’économie d’une réflexion sur les socles anthropologiques de notre société, les fondements du droit, le sens de l’individualisme, la notion de mérite, etc. La réflexion primordiale s’articule autour de la qualité, de la légitimité des processus de prise de décision dans tous les domaines et de la manière dont ces décisions peuvent s’appliquer, à ce titre la participation des concernés me semble un premier pas non négociable.
Si le projet de démocratie ne saurait reposer sur une idéologie avec des visions des modes de vie futurs fixés d’avance, il n’en reste pas moins nécessaire de s’entendre sur les institutions les plus à même de mettre un terme à la servitude, volontaire ou pas. S’il est salutaire de ne jamais penser les choses comme figées, il reste tout de même important de déterminer collectivement quels sont les fondement moraux du vivre ensemble et quels sont les règles et institutions qui permettent au corps social de réguler les interactions entre individus et entre groupes dans un sens de progrès, d’évolution vers un rapport plus harmonieux des hommes entre eux et avec leur milieu naturel.
@Sitouayain : Merci pour cette réponse enrichissante.