« Le traité de Maastricht ressemble à une assemblée de buveurs invétérés qui feraient ensemble le serment d’arrêter de boire et de créer une ligue antialcoolique. » Roland Hureaux
Ouvrage majeur de l’historien, économiste et homme politique Roland Hureaux, Les hauteurs béantes de l’Europe décrit « la dérive idéologique de la construction européenne » qui, d’un projet initialement légitime s’est mué en totalitarisme mou, contre les peuples, le bon sens et la culture. Anatomie d’un nouveau spectre.
Point cardinal de l’analyse d’Hureaux, les liens entre la construction européenne et l’idéologie marxiste sont de nature ambivalente. Largement soutenue par les États-Unis et notamment conçue pour faire front au communisme alors plus puissant que jamais, la construction européenne montre de nombreux points communs avec l’idéologie marxiste. Pour le comprendre, Roland Hureaux s’appuie sur l’idée de « rivalité mimétique » chère à l’anthropologue René Girard. De même que deux combattants se ressemblent d’autant plus que s’accroît l’intensité du combat, la construction européenne a inévitablement emprunté bien des traits de caractère à son ennemi communiste au point d’être aujourd’hui dans une situation comparable à la sienne en 1985, peu avant son effondrement. Le caractère commun le plus frappant est celui de l’idéologie.
Le règne des idées simples (et fausses)
Comme son frère ennemi communiste, l’Union Européenne instaure le règne des idées simples. Peu importe la complexité et la diversité du réel, il s’agit pour les oligarques pro-européens de donner aux masses ignares une représentation simplifiée – et donc fausse – de la réalité. L’une des ces idées simples est que les partisans de la construction européenne possèderaient le savoir et la raison tandis que le peuple (qui y est majoritairement opposé) serait ignorant et déraisonnable. Il y a d’un côté ceux qui savent et, de l’autre, ceux qui ne savent pas. Les élites pro-européennes se croient éclairées, possédant un savoir hérité des Lumières leur permettant d’agir en vue du progrès de l’humanité. De cette (fausse) croyance elles tirent leur (prétendue) légitimité et s’en servent contre l’expression démocratique des peuples, comme ce fut le cas en France lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, refusé par une majorité mais imposé par la force du traité de Lisbonne deux ans plus tard (de l’aveu même de Valérie Giscard d’Estaing). S’il faut imposer la construction européenne par la force, contre la volonté du peuple et en dépit du bon sens, c’est que celle-ci est irréversible : les élites étant éclairées et raisonnables, elles ne peuvent se tromper et ne doivent donc sous aucun prétexte céder du terrain à l’obscurantisme des populations. Source de l’aveuglement des élites européennes « technocratiques », cette fausse opposition entres compétents et ignorants explique aussi le refus de débattre avec les adversaires ou simple critiques de la construction européenne : il y a une vingtaine d’années, l’irréprochable démocrate Jacques Delors conseillait « aux partisans du non (au traité de Maastricht) de changer d’idées et d’abandonner la politique ». Lorsque « débat » il y a, c’est souvent à l’exclusion de tout opposant : le débat sur l’euro en décembre 1998 sur France-Inter réunit une dizaine de participants et aucun opposant. On est toujours mieux entre amis.
Une autre de ces idées simples est la volonté d’abolir toutes les différences pour créer un ensemble fédéré et homogène. La raison fondatrice de cette volonté des élites pro-européennes est que la guerre serait une conséquence directe des différences nationales ; il s’agit donc de réduire et faire disparaître ces différences pour supprimer le risque de conflit. Dans une de ces formules simplificatrices (donc mensongères) dont il avait le secret, Mitterrand disait « le nationalisme c’est la guerre ». Tout comme le communisme souhaitait abolir les différences de classe, les élites pro-européennes souhaitent abolir les différences entre nations. Cette vision simplifiée ignore le fait que les différences nationales n’expliquent qu’en partie les causes de conflit ; l’histoire et l’anthropologie du siècle dernier nous apprennent que la rivalité naît tout autant, sinon davantage, des similitudes entre nations que de leurs différences. Et c’est tout naturellement que ces élites ignorent la volonté populaire : en 1995 déjà, moins d’un Européen sur dix (7%) était favorable à une Europe fédérale. Cette volonté d’abolir le cadre national participe de ce que Roland Hureaux appelle l’ « idéologie convexe », c’est-à-dire ouverte sur l’extérieur. L’idéologie marxiste comme l’idéologie nazie visaient au contraire l’expansionnisme comme moyen de se protéger de l’extérieur ; le mur de Berlin et l’autarcie des régimes fascistes en sont les symboles. L’idéologie européenne s’appuie quant à elle sur l’international. Il ne s’agit plus d’affirmer et diffuser la puissance nationale mais de la nier, dans un excès aussi inconséquent et irréfléchi que son contraire. La nation, cadre naturel millénaire du développement humain, se trouve soudainement contestée par une poignée d’oligarques tout-puissants dont l’inculture n’a d’égal que la dangerosité des actes.
Roland Hureaux en profite pour rétablir une vérité : contrairement à une croyance répandue, l’Union Européenne n’est pas fédérale mais centralisée. Le terme de fédéralisme est trompeur en cela qu’il suggère la souveraineté nationale dans le cadre européen alors que celle-ci est largement niée dans l’Union actuelle : en 1992, avant même Maastricht et Amsterdam, « la Communauté introduisait plus de règles dans le corpus juridique français que le gouvernement national (54% contre 46%) ». Loin d’être synonymes de bellicisme ou de xénophobie, les souverainetés nationales sont « la raison d’être du politique : la libre détermination des affaires de la Cité par les citoyens – ou leurs représentants ».
La construction européenne, espérance de substitution au communisme et au christianisme
Conçue comme bloc d’opposition au communisme jusqu’à son effondrement, la construction européenne devint d’autant plus idéologique que son frère ennemi disparût. Fonctionnant comme espérance de substitution au communisme, l’auteur rappelle que la construction européenne avait aussi été, dès les années 1950, une suppléance au christianisme. C’est ainsi qu’il faut comprendre le rôle essentiel des démocrates-chrétiens aux débuts de la construction européenne. Affaiblis par la déchristianisation du peuple, le courant démocrate-chrétien reçut avec enthousiasme les visées universaliste et fraternelle du projet européen. On oublie aussi qu’il partagea avec le courant radical-socialiste un certain « pessimisme janséniste »: démocrates-chrétiens et radicaux-socialistes rejetant tous deux l’excès des passions (charnelles pour les uns, nationales pour les autres), ils travaillèrent « en parfaite entente » sur l’Europe. De nature religieuse, l’espérance guidant la construction européenne possède en outre un instinct de mort que l’on retrouve dans son ignorance des questions démographiques, pourtant fondamentales. La population d’Europe occidentale, qui représentait 17,7% de la population mondiale en 1900, 9% en 2000 et (à ce rythme) 5,5% en 2050, est en diminution constante. Si la construction européenne a pour but d’instaurer une union stable et pérenne, comment expliquer que l’effondrement des naissances soit « totalement absent » des traités européens et des administrations européennes ? « C’est parce que toute idéologie est secrètement animée par l’instinct de mort qu’elle s’accommode si bien du dépérissement démographique ». Inhérent à toute entreprise idéologique, cet instinct de mort se retrouve dans l’aspect révolutionnaire de la construction européenne : faire table rase du passé pour construire sur de nouvelles bases (aussi instables soient-elles). C’est ainsi qu’il faut comprendre la volonté irrationnelle de détruire le cadre national pourtant millénaire ; la laideur et l’insignifiance de nos billets euros (un pont imaginaire sur un fond rose poupée) qui remplacent les billets en franc (portraits de Delacroix et Debussy) sont un autre exemple symbolique de cette destruction de l’identité monétaire nationale réelle depuis vingt-sept siècles (cf. Michel Prieur).
La dérive idéologique de la construction européenne révèle une crise humaine
Dans ce contexte, si les élites pro-européennes sont certes les bourreaux des populations victimes d’un projet idéologique porté au sommet de l’État, elles sont aussi inconsciemment victimes de leur propre projet : à la source du caractère idéologique de la construction européenne, on trouve le mal-être des hommes qui en sont responsables. La construction européenne, nous dit Roland Hureaux, est « une fuite devant soi ». La crise fondamentale – à l’origine de toutes les autres – est humaine. L’idéologie est « une forme déguisée de la haine du monde ». En somme, l’idéologie survient quand on s’attaque aux piliers de la nature humaine : la propriété, la religion, la nation, la famille. Refuser l’imperfection de la nature humaine et construire une totalité englobante pour y remédier a toujours été la cause de grands maux. D’apparence logique et rationnelle, la construction européenne cache donc un profond malaise qu’elle essaie de combler. Jouant le rôle d’espérance de substitution, la religion européenne permet à ses constructeurs de brasser du vide le plus longtemps possible pour donner un sens (illusoire) à l’action d’hommes politiques qui ont « perdu la plupart de leurs repères ».
Ces actions et pensées idéologiques au plus haut sommet des États a pour conséquence directe le légitime mépris des populations envers leurs élites dirigeantes. Sacrifiant sciemment l’emploi sur l’autel de l’inflation zéro (qui devait protéger du chômage…), les élites européennes vouent un culte à la stabilité de l’euro, qui en dit long sur leur surprenante méconnaissance des questions économiques. Délaissant leur devoir de constituer et d’entretenir une nation pour un projet universaliste, ces élites « antinationistes » (Pierre-André Taguieff) détruisent les fondements du politique. Ce travail de sape est à l’origine du sentiment d’absurdité que ressentent les populations européennes et que l’on peut doublement illustrer :
- un des principes de l’idéologie est d’atteindre des effets opposés aux objectifs affichés. Les exemples sont innombrables, l’un des plus frappants étant l’échec de l’euro, inévitable dès son lancement étant donné la nature fondamentalement politique (et non économique) du projet européen. Dès 1998, Emmanuel Todd fut l’un des premiers à comprendre le vice inhérent à la monnaie unique, quatre ans avant sa mise en circulation !
- d’autre part, ces élites cherchent souvent le remède dans l’aggravation du problème. A la complexité aberrante des procédures de droit européen, la solution des gouvernants est d’ajouter un degré supplémentaire de complexité, noyant le poisson dans les bas-fonds d’un océan d’hermétisme dans lequel même ces élites ne s’y retrouvent plus. C’est ainsi que certains correctifs apportés en 1992 à la Constitution européenne vont « très au-delà de ce que la théorie traditionnelle du droit international avait jamais prévu ». L’idéologie sécrète aussi de mauvaises solutions dans certaines franges de la population qui s’en prennent « aux étrangers, à l’esprit de profit ou à la seule malhonnêteté de la classe politique ».
Reconnaître les constantes anthropologiques pour mieux gérer l’idéologie
Ces écarts de structures de pensée, de langage et de mode de vie entre les élites et les populations donne à ces dernières le sentiment d’une inversion entre normalité et folie, un univers orwello-kafkaïen où le malaise devient plus grand à mesure que le projet idéologique s’accentue. Dans un monde absurde mélangeant haine de soi, parole contrainte et langue de bois, les peuples se rabattent sur la moquerie et l’autodérision, ultime pique lancée envers soi et les autres.
La solution proposée par l’auteur – une « Europe sans idéologie » reposant sur des « nations » souveraines au sens gaulliste du terme –, certes contestable, a le mérite de présenter une interprétation à contre-courant des visées européennes du général de Gaulle. Celui-ci, simple meneur de nation comparé à un entraîneur d’équipe criant « Allez France », aurait représenté le parfait antidote à l’idéologie, sa bureaucratie et son inutile complexité. Contrairement aux « hauteurs béantes » – soviétiques – de Todd et Zinoviev, celles de l’UE précèderaient donc un renouveau européen plutôt qu’une chute.
L’anthropologie et l’histoire nous apprennent qu’aucune société humaine ne se développe sans idéologie ni sans mythe. Dans bien des cas ceux-ci permettent en fait la pérennité et la survie du groupe. Le problème de l’Union Européenne n’est donc pas qu’elle soit partiellement idéologique mais que ses constructeurs ignorent cette idéologie qui ne fait que croître en retour, atteignant aujourd’hui un niveau inquiétant. Il est grand temps de reconnaître la dangerosité de notre penchant idéologique lorsqu’il s’exprime dans un cadre aussi général et pluridisciplinaire (politique, économique, culturel, démographique, etc.) que l’Union Européenne.
Un des grands défis à venir sera d’accepter notre inévitable besoin idéologique tout en le « plaçant » intelligemment afin de minimiser ses effets néfastes. Sortir de cet aveuglement et retourner à des projets conformes aux fondamentaux anthropologiques de notre espèce sera la clé de notre développement futur.
Shawn Hennessy Witkowski
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Excellente analyse.
Néanmoins :
Un ingénieur qui travail à Neuilly-sur-Seine a plus de liens, d’intérêts… avec des collaborateurs en Inde et aux USA qu’avec le boulanger de son quartier !
Cet ingénieur appartient à une communauté, à un peuple transversal, transnational.
Cet ingénieur est donc aussi peu soucieux de l’intérêt des habitants de Seine-Saint-Denis que de ceux des faubourgs de Calcutta, par contre, son peuple transversal, celui avec lequel il partage sa solidarité au quotidien et une culture commune, lui, est situé dans les grandes métropoles occidentalisées du monde… (Les habitants de Bangalore en Inde et de San Francisco aux USA, sont plus proche de lui que les habitants de la Seine-Saint-Denis ou des Dom-Tom français ne le seront jamais !).
Dans “google circles”, aucuns cercles ne sont créés pour les pays.
Dans facebook aucuns groupes ne sont créés pour les pays.
Sur le milliard d’internautes de par le monde, à l’exception des musulmans, aucun n’a éprouvé le désir de fonder des regroupements par pays, car les pays sont eux-mêmes devenus des entités artificielles, au même titre que les supranationalités !
Le gouvernement mondial chutera donc, comme l’URSS, mais nous ne reviendrons jamais aux Etats nations, nous entrons dans l’age des souverainetés transversales… du nomadisme des classes moyennes, des peuples sans frontières, des “Cité-Etats” confédérées de par le monde selon leurs intérêts…
Toutes les villes socialistes du monde vont donc faire sécession et s’unir contre leurs pays de tutelle.
Toutes les villes chrétiennes du monde vont donc faire sécession et s’unir contre leurs pays de tutelle.
Toutes les villes musulmanes du monde vont donc faire sécession (Bruxelles, Ile-de-France, une partie de Los Angeles, Kosovo, Bosnie etc.) et s’unir contre leurs pays de tutelle.
Toutes les villes occidentales du monde vont donc faire sécession (Dubai, Hong-Kong, Johannesburg etc.) et s’unir contre leurs pays de tutelle.
L’Occident ne sera plus en Seine-Saint-Denis mais sera à Dubai (les Occidentaux constituent plus de 50% des habitants de Dubai).
etc.
L’avenir est imprévisible, mais la tendance anthropologique actuelle est donc bien là et non au retour des Etat-nations, ce qui va complètement bouleverser la géopolitique mondiale et redistribuer les cartes…
Les entrepreneurs eux-mêmes vont prendre la main et se regrouper dans leurs propres confédérations sans impôts, pour mettre les autres communautés en concurrence…
Comme toujours à la veille de ces révolutions, personne n’y est préparé…
“Toutes les villes musulmanes du monde vont donc faire sécession (Bruxelles, Ile-de-France, une partie de Los Angeles, Kosovo, Bosnie etc.) et s’unir contre leurs pays de tutelle.”
Parce que le Kosovo, la Bosnie et l’Ile de France ce sont des villes? Mdr. A +
folle époque de mutations des règles du savoir et des échanges où tout se catapulte et nous échappe :Theophraste met bien en évidence des réseaux induits de ce fait ;il peut y en avoir d’autres
au 19e s.ce sont des médecins qui infléchirent la politique urbaine avec des règles d’hygiène nécessaires pour tous ,y compris les “élites”;on peut transposer avec Fukushima .
au 21e s. combattant le règne des idées simples et abêtissantes,des historiens ont réussi :Franco-Allemands réunis ,à réécrire notre histoire en bilingue pour l’enseignement secondaire ; en cours Allemagne-Pologne ,à quand les autres pays? une démarche forte pour les bases d’une culture européenne commune alors que les mythes fondateurs sont remis en cause -et l’arbre de la connaissance !
un exemple pour les autres chercheurs en sciences humaines afin de compléter ce refondement nécessaire ;
au-delà des analyses et autres constats il faut des propositions pour l’avenir avec la modestie de penser que tout est susceptible d’améliorations à partir du moment où le pouvoir n’appartient plus aux “élites”mais se démocratise intelligemment en se basant sur le savoir partagé et qui évolue …
@Théophraste
Belle démonstration … par l’absurde … En effet sur le constat, on peut être d’accord. Mais la “transversalité communautaire”, à mon avis, détourne l’attention des personnes concernés de leur quotidien, de leur environnement proche. Et à moins que l’on soit un jour tous “dématérialisés”, le retour de bâton à la réalité ainsi négligée ou occultée peut faire mal. Effectivement en créant ainsi des “mondes parrallèles”, on occupe les esprits et les energies pensantes à autre chose que leur propre environnement proche et réel !
Bien évidemment, je dois certainement être un adepte de la théorie du grand complot
Dormez bonne gens…
@ Théophraste : je ne suis pas vraiment partisan d’un retour aux Etats-nations style De Gaulle, je pense qu’il faut adapter le cadre à la situation actuelle qui est en effet beaucoup plus “transversale” qu’il y a 50 ans. Mais il n’est pas exclu que des Etats-nations modernisés, actualisés et adaptés puissent très bien fonctionner dans le système transversal dont vous parlez. Tout dépend de leur contenu et de leurs institutions.
“…la construction européenne devint d’autant plus idéologique que son frère ennemi disparût.”
“Il est étonnant qu’après avoir enterré un monstre, l’urss, on en construise un autre tout semblable, l’Union Européenne.”
Je vous invite à regarder et écouter Vladimir Bukowski ancien dissident russe sur ce sujet, c’est édifiant !
http://www.dailymotion.com/video/x7o0of_l-union-europeenne-une-nouvelle-urs_news
Tres interessant temoignage de Bukowski, nous l’avons relaye sur le site, merci,