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Le scandale de l’omerta qui a pesé sur Maurice Allais

14 mars 2012, 23:21 Auteur : 22 commentaires

Si l’on devait attribuer un 1er prix de la personnalité la plus injustement censurée vis-à-vis de son pedigree, ce serait indéniablement à Maurice Allais que reviendrait ce prix. Prix Nobel d’économie en 1988, seul Français à avoir jamais reçu ce prix internationalement reconnu, il n’a été en tout et pour tout invité à la télévision publique française que… 2 fois en plus de 50 ans de vie publique, dont plus de 22 ans après avoir reçu son prix Nobel. La censure est d’autant plus réelle que Maurice Allais demandait régulièrement à être invité, en vain.

Notre liste des personnalités pas ou peu invitées s’allonge encore, avec une personnalité récemment décédée (2010), l’économiste Maurice Allais. Malgré ses 99 ans et son prix Nobel d’économie, celui-ci fut très peu invité sur les plateaux de télévision, à son grand regret. Voici ce qu’il a écrit à propos des médias, et qui en dit long sur leur niveau :

« Les commentateurs économiques que je vois s’exprimer régulièrement à la télévision pour analyser les causes de l’actuelle crise sont fréquemment les mêmes qui y venaient auparavant pour analyser la bonne conjoncture avec une parfaite sérénité. Ils n’avaient pas annoncé l’arrivée de la crise, et ils ne proposent pour la plupart d’entre eux rien de sérieux pour en sortir. Mais on les invite encore. Pour ma part, je n’étais pas convié sur les plateaux de télévision quand j’annonçais, et j’écrivais, il y a plus de dix ans, qu’une crise majeure accompagnée d’un chômage incontrôlé allait bientôt se produire, je fais partie de ceux qui n’ont pas été admis à expliquer aux Français ce que sont les origines réelles de la crise alors qu’ils ont été dépossédés de tout pouvoir réel sur leur propre monnaie, au profit des banquiers. Par le passé, j’ai fait transmettre à certaines émissions économiques auxquelles j’assistais en téléspectateur le message que j’étais disposé à venir parler de ce que sont progressivement devenues les banques actuelles, le rôle véritablement dangereux des traders, et pourquoi certaines vérités ne sont pas dites à leur sujet. Aucune réponse, même négative, n’est venue d’aucune chaîne de télévision et ce durant des années.

Cette attitude répétée soulève un problème concernant les grands médias en France : certains experts y sont autorisés et d’autres, interdits. Bien que je sois un expert internationalement reconnu sur les crises économiques, notamment celles de 1929 ou de 1987, ma situation présente peut donc se résumer de la manière suivante : je suis un téléspectateur. Un prix Nobel… téléspectateur, Je me retrouve face à ce qu’affirment les spécialistes régulièrement invités, quant à eux, sur les plateaux de télévision, tels que certains universitaires ou des analystes financiers qui garantissent bien comprendre ce qui se passe et savoir ce qu’il faut faire. Alors qu’en réalité ils ne comprennent rien. Leur situation rejoint celle que j’avais constatée lorsque je m’étais rendu en 1933 aux États-Unis, avec l’objectif d’étudier la crise qui y sévissait, son chômage et ses sans-abri : il y régnait une incompréhension intellectuelle totale. Aujourd’hui également, ces experts se trompent dans leurs explications. Certains se trompent doublement en ignorant leur ignorance, mais d’autres, qui la connaissent et pourtant la dissimulent, trompent ainsi les Français.

Cette ignorance et surtout la volonté de la cacher grâce à certains médias dénotent un pourrissement du débat et de l’intelligence, par le fait d’intérêts particuliers souvent liés à l’argent. Des intérêts qui souhaitent que l’ordre économique actuel, qui fonctionne à leur avantage, perdure tel qu’il est. Parmi eux se trouvent en particulier les multinationales qui sont les principales bénéficiaires, avec les milieux boursiers et bancaires, d’un mécanisme économique qui les enrichit, tandis qu’il appauvrit la majorité de la population française mais aussi mondiale.

Question clé : quelle est la liberté véritable des grands médias ? Je parle de leur liberté par rapport au monde de la finance tout autant qu’aux sphères de la politique.

Deuxième question : qui détient de la sorte le pouvoir de décider qu’un expert est ou non autorisé à exprimer un libre commentaire dans la presse ?

Dernière question : pourquoi les causes de la crise telles qu’elles sont présentées aux Français par ces personnalités invitées sont-elles souvent le signe d’une profonde incompréhension de la réalité économique ? S’agit-il seulement de leur part d’ignorance ? C’est possible pour un certain nombre d’entre eux, mais pas pour tous. Ceux qui détiennent ce pouvoir de décision nous laissent le choix entre écouter des ignorants ou des trompeurs. »

Certains ont prétendu qu’il avait été exclu des médias parce qu’il critiquait le libéralisme. Voici ce que disait Marianne : “Maurice Allais était boudé par les médias, à l’exception de quelques-uns, vraisemblablement pour cause de non-adhésion aveugle à la doctrine libérale en cours. Puisse la raison venir à ceux qui découvriraient ses positions à l’occasion de sa disparition.”

Or nous avons vu que de nombreux anti-libéraux étaient très souvent invités dans les médias, et notamment à la télévision, quand des libéraux ne l’étaient pas ou très peu. Donc il y a une autre raison. Pour notre part, nous dirons tout simplement ceci : les médias préfèrent inviter des “bons clients”, des gens qui parlent vite et bien mais qui ont l’immense avantage de ne pas faire réfléchir. Ainsi, certains libéraux et surtout anti-libéraux squattent littéralement les places parce qu’ils sont des “fast-thinkers” comme les a baptisé l’association Acrimed. Sans oublier les renvois d’ascenseur, ce dont Maurice Allais n’avait apparemment que faire.

Toutefois, on doit noter que dans une interview (une des seules) données à la télévision, sur la Cinq, feu la chaîne de Berlusconi, en 1988, le jour-même où il reçut son prix Nobel, voici ce qu’il déclarait : “Je suis libéral parce que je pense qu’il y a dans cette attitude une réponse rationnelle aux problèmes qui se posent à nos sociétés. Et j’ai défendu le libéralisme à une époque où c’était très impopulaire, après la seconde guerre mondiale.”

Notons en tout cas qu’Allais se disait libéral, tout comme Boudon par exemple (quoi qu’en disent certains libéraux qui ne les reconnaissent pas comme tel), et qu’il a été interviewé longuement sur une chaîne privée et jamais aussi longtemps (10 minutes) sur une chaîne publique. En effet, les chaînes publiques se sont contentées d’évoquer son prix Nobel et sa mort, avec à chaque fois quelques secondes d’extrait d’interview.

Enième preuve que nous avions affaire à un génie, dont les médias nous ont privé alors qu’ils ont sur-médiatisé des médiocres, voici comment se termine son interview sur la Cinq par Guillaume Durand : “On a dit que j’avais prédit le krach de 1987, dans une certaine mesure c’est très vrai. Mais ce jugement n’était pas un jugement axé sur la Bourse. C’était un jugement basé sur l’ensemble de l’économie mondiale, et sur un facteur dominant de l’économie mondiale, un endettement généralisé, du Tiers Monde, des États-Unis, des pays développés, des entreprises à l’intérieur des États, des particuliers à l’intérieur des États. Et ces montagnes de dettes, on ne pourra pas s’en débarrasser facilement.”

Chapeau bas, M. Allais. Honte aux médias et aux journalistes qui n’en méritent certainement par le nom, celui de laquais des pouvoirs leur va infiniment mieux.

Categories : Économie, Médias

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