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Les médias français, entre crise des contenus et crise de société

25 janvier 2011, 21:53 Auteur : 1 commentaire

par Jean-Pierre Tailleur, journaliste franco-argentin, essayiste et analyste des médias

Les journalistes ou intellectuels qui écrivent sur la presse française s’intéressent peu à la qualité de l’information. Quand ils le font, ils ressassent trop souvent les mêmes contrexemples, évitant ainsi les questions qui font mal.

Gérone et Narbonne, 6 septembre 2010. Deux villes qui, des deux côtés des Pyrénées, ont la particularité d’être le terrain de concurrence de plusieurs quotidiens, le Diari de Girona et El Punt d’une part, et le Midi Libre, L’Indépendant et La Dépêche du Midi d’autre part. Que racontent-ils en ce lundi pré-automnal?

La plupart des gros titres mettent en évidence les événements les plus importants dans chaque pays. L’annonce d’une trêve de l’ETA en Espagne, et d’une grève générale le lendemain en France. Les deux journaux catalans offrent un compte-rendu historico-politique sur le groupe terroriste basque, et de même que pour le reste de leurs contenus, ils sont mis en page et structurés á la hauteur des meilleurs quotidiens internationaux. Leurs homologues français, en revanche, laissent un arrière-goût de presse à la dérive, peu rigoureuse et sans hiérarchie des informations.

« un arrière-goût de presse à la dérive, peu rigoureuse et sans hiérarchie des informations. »

L’Independent, journal ancré dans le département des Pyrénées orientales, en “Catalogne du nord”, annonce en grand une «semaine de confrontation». L’article auquel il renvoie, perdu en page 30, est très général, produit par une agence de presse. Il informe moins qu’une note lue en radio, niant ainsi l’avantage comparatif du journalisme écrit. De son côté, La Dépêche du Midi, basée à Toulouse, une des plus grandes métropoles du pays, met en évidence une double page consacrée à la grève. Celle-ci est assez chaotique comme le reste du quotidien. Par exemple, ce qui concerne la grève est mélangé avec une petite note sur un groupe de musique pop et avec des courriers de lecteurs hors-sujet.

Peu de valeur ajoutée informative

Quant au Midi Libre, quotidien de Montpellier avec des éditions jusqu’à la frontière espagnole, il n’a rien sur sa première page au sujet des mouvements sociaux. Ils apparaissent à l’intérieur, en section nationale avec peu de valeur ajoutée informative, á l’instar de son affilié du même groupe de presse, L’Indépendant. Aucun des trois journaux français ne semble s’être organisé afin de couvrir la grève et les manifestations du lendemain à la hauteur de leurs effets attendus pour leurs lecteurs.

Le Midi Libre se concentre sur le thème le plus débattu cet été en France : la question des “Roms” sans papiers, des tsiganes majoritairement venus de Roumanie et de Bulgarie que le président Nicolas Sarkozy veut expulser. Le journal consacre la moitié de sa première page à ce qu’il présente comme une exclusivité, l’interview d’une ancienne réfugiée vietnamienne «adoptée» par son prédécesseur, Jacques Chirac. Bien qu’elle dirige une association caritative, cette dame soutient le gouvernement dans sa fermeté contre les Roms et contre d’autres immigrants illégaux.

Le compte-rendu de l’entrevue est superficiel, couvrant d’abord l’histoire personnelle de cette «fille» illustre. Ses déclarations pro-Sarkozy n’ont rien d’«exclusif». Elle s’est en effet déjà exprimée sur les gitans immigrés dans le quotidien national France Soir, deux semaines plus tôt (24 aout). Sans signaler ce détail aux lecteurs, le Midi Libre a profité de sa présence sur la côte méditerranéenne pour l’interviewer. Ses commentaires ne méritaient en aucun cas de figurer comme la principale nouvelle de ce lundi (dans l’édition de Narbonne et dans d’autres). L’article de plus forte valeur ajoutée, ce jour-là, semble être un reportage sur les urgences médicales dans la région. Elles sont présentées à la manière intemporelle d’un magazine, comme cela arrive souvent dans les journaux français (y compris en télévision).

Les nouvelles uniquement locales, première raison d’être des quotidiens régionaux, s’avèrent être aussi gérées plus professionnellement par les rédacteurs en chef espagnols. Dans le Punt et le Diari de Girona, elles sont mieux mises en scène, et consacrées à l’actualité d’intérêt général. Dans les trois quotidiens français, les sports, les constructions, la vie associative, les collectivités locales et la vie des entreprises sont entremêlées, comme pour remplir des vides. Les pages ont un semblant d’album familial ou de bulletin municipal. Le ton est trop promotionnel, sans parler des nombreuses publicités qui entourent les articles. Le seul point en faveur de ces publications pourrait être qu’elles ne sont pas contaminées par des publicités pour prostituées, qui entachent les colonnes de leurs homologues du sud des Pyrénées. Mais elles illustrent une autre façon de se soumettre, à des annonceurs, á des lecteurs potentiels, et aux notables.

« La presse régionale reprend ce qu’écrivent les journaux de Paris »

Ces différences entre deux types de presse quotidienne régionales (PQR) ne se limitent pas à la “Catalogne du sud” et au Midi français. Elles sont perceptibles dans la plupart des provinces, qu’elles soient monopolisées ou pas par un journal local, et indépendamment du contexte de centralisme parisien et d’autonomies espagnoles. «Ouest-France ne compte pas. D’ailleurs, la presse régionale reprend ce qu’écrivent les journaux de Paris, et font appel aux mêmes chroniqueurs», estime Jean-François Kahn, en citant le quotidien généraliste de plus grande diffusion. Ces propos, lâchés par le créateur de l’hebdomadaire Marianne, apparaissent sans développements dans un livre sur le manque de crédibilité des journalistes publié avec deux autres grandes figures de la profession, Edwy Plenel et Serge July (Faut-il croire les journalistes?, Editions Mordicus, 2009). Ce mépris est partagé par beaucoup de Français, mais jamais débattu.

Dans un essai très étayé sur la société française, Louis-Bernard Robitaille, correspondant de la presse canadienne depuis de nombreuses années, fait lui aussi des remarques dévastatrices sur la PQR, passées inaperçues. «Les journaux de province […] vendent cinq fois plus d’exemplaires que les titres nationaux, mais ils constituent une nébuleuse improbable, dont l’existence réelle n’est pas avérée». Selon Robitaille, Marseille, la deuxième ville après Paris, «se contente d’avoir deux journaux [qui ne vont] jamais se donner la peine de proposer une opinion – qu’on ne leur demande pas – sur les grands dossier du pays» (Ces impossibles Français, Denoël, 2010).

Allégeance aux annonceurs

Autre lecture transpyrénéenne entre Paris Normandie et le Diario del Alto Aragon, au nord des deux pays cette fois, deux jeudis de 2009 pris au hasard (25 juin et 2 juillet respectivement). Le quotidien de Huesca met en évidence deux évènements en première page, l’ouverture d’un parc national et les retards dans la construction d’une autoroute, traités avec des photos et une infographie de qualité. L’édition de Paris Normandie, couvrant Evreux et ses environs, est aussi chaotique que chez ses compatriotes méridionaux, avec un ton très commercial. Deux tiers de sa couverture sont en effet consacrés aux soldes dans la cité normande, présentés quelques pages plus loin dans un article purement publicitaire sur les offres des boutiques. Les responsables de telles calamités journalistiques ne semblent pas avoir conscience du caractère suicidaire vis-à-vis de leur lectorat, d’une telle allégeance aux annonceurs.

Une dernière comparaison fortuite révèle des différences similaires en terme de rigueur éditoriale, entre Sur à Malaga et Le Républicain Lorrain à Metz (publiés deux mercredis, les 20 mai et 29 juillet 2009 respectivement). Le quotidien espagnol fixe ses projecteurs sur les retards dans la construction d’un boulevard de la ville andalouse, tandis que le lorrain consacre son principal «fait du jour» à la première d’un film pour enfants, illustré par des dessins fournis par les producteurs eux- mêmes (Pixar-Disney)…

«Un journaliste de presse régionale française m’a demandé une fois pourquoi nous faisons de meilleurs journaux en Espagne», témoigne Paco Soto, correspondant de médias espagnols pour l’Europe centrale et orientale. Ce reporter, aujourd’hui basé à Varsovie, a résidé de nombreuses années en France et ajoute: «La presse espagnole a ses défauts éthiques et professionnels, mais la situation semble pire de l’autre côté des Pyrénées. Dans des pays moins riches que je connais comme la Pologne, on produit des journaux de meilleure qualité qu’en France, au moins dans la forme. Même au Maroc, où c’est connu qu’il y a aussi des médias de pure propagande.»

Un sous-développement journalistique

Les journaux régionaux français ne sont pas tous une catastrophe éditoriale par la médiocrité récurrente de leurs contenus ou leur passivité journalistique. Par exemple Le Parisien, dans la capitale et sa banlieue, ou Le Télégramme en Bretagne, s’efforcent d’atteindre des niveaux internationaux de professionnalisme et de dynamisme. D’autre part, la qualité et le plaisir de lecture des grandes publications nationales françaises sont élevés, qu’elles soient identifiées comme étant de gauche ou bien de droite. Cela étant, l’Hexagone connait un sous-développement journalistique relatif qui est également perceptible chez ses sept quotidiens généralistes basés à Paris. Leurs nombres de pages imprimées et de copies diffusées est excessivement faible, en effet, par rapport à leurs équivalents étrangers et en particulier transpyrénéens.

En Espagne, où vivent 47 millions de personnes, environ 1,5 millions d’exemplaires de journaux nationaux sont vendus tous les jours. Les sept quotidiens concernés (parmi lesquels nous incluons les barcelonais La Vanguardia et El Periódico) sont lus par plus de six millions de personnes. En France, avec une population de 65 millions, du Monde au Figaro (en incluant Le Parisien et son édition nationale Aujourd’hui en France), le nombre de copies vendues et de lecteurs par habitant est bien plus bas. Autre différence manifeste, les sept espagnols sont généralement plus épais et offrent plus d’informations.

Cette relative supériorité en quantité ou en qualité au sud des Pyrénées est difficilement compréhensible. Le public français est mieux éduqué, beaucoup plus exigeant dans sa consommation intellectuelle, si l’on compare l’offre éditoriale dans les librairies ou les programmes de radio et de télévision. Et en presse écrite, les hebdomadaires d’informations générales ou culturelles comme L’Express, Le Nouvel Observateur, Le Point et Télérama (qui occupent l’équivalent du marché contrôlé par les éditions dominicales des quotidiens espagnols ou anglo-saxons) produisent généralement des articles de très bonne qualité.

Il en est de même avec certains webzines sur internet, ou encore avec le gratuit 20 minutes, pour ne citer qu’eux. Toutefois dans le créneau des hebdomadaires politiques, on peut regretter que les très médiatisés Marianne et Le Canard enchaîné ne méritent pas la réputation d’indépendance ou d’investigation qui leur est attribuée. Ils ne constituent pas des modèles de crédibilité ou de contre-pouvoir, en effet. Cela a été notamment démontré dans deux essais non débattus, Bévues de presse (2002) et Retour sur une manipulation (Jean-Michel Verne, Privé, 2006).

Deux collaborateurs du Point ou de Marianne, Philippe Cohen et Elisabeth Lévy, soulignent que «les émules français [des reporters du Washington Post qui ont révélé le scandale du Watergate] Bernstein et Woodward sont loin d’accomplir le travail obsessionnel de recherche, de recoupement et de vérification de leurs modèles. Le journalisme de dénonciation qu’ils pratiquent [depuis les années 80] n’aurait pu se déployer dans toute sa gloire si des juges, des avocats et des policiers [ne leur avait pas fourni] des pièces de procédures en cours» (Notre métier a mal tourné, Mille et Une Nuits, 2008). En d’autres termes selon ces essayistes, le journalisme d’investigation à la française consiste à servir d’intermédiaire, plutôt que d’initier et de mener jusqu’au bout la révélation de scandales non couverts par d’autres acteurs de la société.

Ces faiblesses sont inquiétantes. Elles créent des malentendus majeurs entre les élites politico-économiques et socio-culturelles parisiennes d’une part, et le reste du pays d’autre part. Les causes journalistiques de ce décalage avec la «France profonde» ont rarement – sinon jamais – été soulevées dans les débats publics comme nous le faisons ici. Comme si la qualité et la profondeur des reportages sur les réalités socio-politiques du pays n’avaient pas leur part de contribution citoyenne. Plusieurs auteurs ont évoqué des retards dans le journalisme à la française par rapport à la presse anglo-saxonne, ou encore l’espagnole. Mais ils ne les ont pas analysés d’une façon assez concrète, se contentant de postures abstraites qui n’exigent pas de travail de recherche. Celles-ci évitent, aussi et surtout, de dresser les constats accablants exposés au début de cette note, qui mériteraient d’être discutés, étendus et approfondis.

Même le Livre vert, publié en 2009 suite aux «états généraux de la presse écrite» organisés sous l’impulsion du président Sarkozy, s’est gardé de le faire. Plenel, ex-directeur de la rédaction du Monde, s’est exprimé ouvertement afin que cette initiative gouvernementale ne se contente pas de propos convenus. Mais il ne s’est pas aventuré, lui non plus, dans les terres laissées vierges, ou en jachère, de la critique des médias. A la fois loué et blâmé pour avoir dynamisé puis personnifié le journalisme d’investigation dans le journal de référence, Plenel se désole lui aussi sur l’état de sa profession, dans Faut-il croire les journalistes? Mais il ne précise pas les culpabilités, comme il a plus le faire dans ses attaques contre des hommes politiques depuis ces fameuses années 80 fondatrices. Cela étant, ses observations publiées dans le livre co-signé avec Kahn et July sont les plus pertinentes.

Devenu aujourd’hui un des principaux opposants de Sarkozy avec son webzine Mediapart, Plenel regrette que les quotidiens français ne pèsent pas autant qu’en «Grande Bretagne, en Allemagne, en Italie, en Espagne» ou aux Etats-Unis. Il estime qu’ils ont «commis une erreur éditoriale devenue une impasse commerciale en se laissant gagner de façon excessive par les recettes et les usages des magazines», d’une «presse du récit, de la narration et du commentaire, de la remise en forme des événements». L’ancien journaliste d’investigation du Monde précise, enfin, que «la démocratie a une temporalité qui n’est évidemment pas hebdomadaire; c’est un suffrage quotidien qui met, chaque jour, le journalisme au défi de structurer l’actualité, de faire l’événement, d’imposer son agenda autonome».

Remarques intéressantes, qui méritent d´être étayées par des exemples concrets. De son côté, Patrick Eveno, un des meilleurs historiens du journalisme, affirme que la presse française n’a pas su «fidéliser et étendre sa clientèle», contrairement aux quotidiens espagnols ou italiens (Les médias sont-ils sous influence?, Larousse, 2008). «Elle a perdu son aura et le sens de son marché, [et] ne comprend pas les demandes de ses lecteurs, ni même son rôle dans une société moderne». Cet expert de la presse prend également en exemple le journalisme d’autres démocraties, en rappelant une fausse information amplement diffusée en juillet 2004 par les médias français.

Il s’agit de la pseudo-attaque antisémite dans le train de banlieue parisienne de la ligne “RER D”, qui a déclenché une réaction démesurée des cercles médiatico-politiques. Au bout de quelques jours, la France a appris qu’il s’agissait d’un canular. Les journalistes se sont trompé parce qu’ils ont suivi aveuglément les déclarations de la «victime», une mythomane, ainsi que les condamnations officielles. Quasiment aucune rédaction ne s’est préoccupé d’envoyer un reporter pour vérifier sur place ce qui s’est réellement passé dans les stations du RER D concernées. Eveno attribue ce manque de reportage á l’idiosyncrasie de médias qui «n’ont pas su procéder comme l’auraient fait leurs confrères anglais – aligner des chèques pour obtenir l’adresse de la ‘victime’ et ses confessions – ou espagnols, mettre cinquante enquêteurs sur l’affaire pour faire parler les policiers et les protagonistes

Cette même année 2004, il y a eu une autre controverse journalistico-ferroviaire qui a frappé l’Espagne. De nombreux journalistes ont porté des accusations mensongères contre l’ETA, suite aux attentats meurtriers du 11 mars dans plusieurs gares de Madrid. Une grande partie de la presse espagnole a, en effet, aveuglément répété les propos officiels contre le groupe terroriste basque. Elle s’est corrigée rapidement, mais le mal a suffisamment marqué pour en faire un cas d’école. Des journaux français ont également commis une faute en reproduisant aveuglement la thèse officielle sur les causes du massacre. Mais cela a été oublié, faute de vague d’excuses comme avec le “RER D”. Peu de temps après l’attentat, Télérama a publié un article sur des médias espagnols «sous les ordres» du gouvernement Aznar, sans rappeler ce détail (24 mars 2004)…

Une critique aveugle et spécieuse de la presse

Les cercles médiatico-intellectuels ne prennent en compte, en général, que les cas déjà connus quand ils prétendent faire l’état des lieux et tirer des leçons des fautes commises par les journaux. Ces «autocritiques» des rédactions s’avèrent être plus faciles, car elles débouchent sur une culpabilisation de certaines sources en général, c’est á dire des politiciens dans le cas du RER D.

De fait, la production éditoriale sur les problèmes de la presse française, ample ces dernières années, s’est bien gardée de s’interroger sur les responsabilités exclusives des journalistes. De nombreux auteurs se sont contentés d’attaques personnelles, ce qui filtre toute tentative d’assauts contre leurs confrères d’autres rédactions et leurs dirigeants. Tel fut le cas avec Le Monde il y a quelques années, alors qu’il y a des journaux influents non moins critiquables, comme son équivalent du camp conservateur Le Figaro. Le plus curieux, c’est qu’à l’époque, les patrons du Monde Jean-Marie Colombani, Alain Minc et Plenel, contrôlaient aussi un groupe de quotidiens régionaux du Midi, qui ont continué de produire un journalisme médiocre. Ceux qui se sont acharné contre le trio dirigeant du journal de référence ne s’en sont jamais ému, car cette question sort du microcosme politico-parisien. Au mieux, on se chamaille sur la question de l’indépendance éditoriale, ce qui évite d’aborder celle du manque de qualité dû à des négligences professionnelles. Il en a été de même avec une critique plus récente, également très médiatisée, du Canard enchainé.

Tous les “médiologues” publiés ces dernières années reproduisent les mêmes commentaires politiquement corrects de la complaisance avec les puissants, de la soumission à des intérêts commerciaux, financiers et politiques, à la société du divertissement, et des menaces d’Internet. Ce discours est juste mais incomplet et malhonnête, car il ignore ou minimise la question du manque de professionnalisme dans les rédactions. Ignacio Ramonet, probablement le journaliste français le plus reconnu internationalement, notamment parmi ceux qui excellent dans cette approche (en Amérique latine il est parfois cité comme s’il était une référence intellectuelle du niveau de Jean-Paul Sartre…), pousse cette logique jusqu’à la caricature, avec des critiques des médias vides voire même liberticides. L’ancien directeur du mensuel Le Monde diplomatique (qui est éditorialement indépendant du quotidien), a lancé un très rhétorique “Observatoire français des médias”… qui a ignoré les lacunes spécifiques du journalisme français (Le Monde diplomatique, octobre 2003). Comme tant d’autres, Ramonet critique la presse avant tout avec des critères non professionnels, à l’aune de ses idées anticapitalistes et castristes. Très curieusement, ce journaliste d’origine espagnole n’a jamais expliqué pourquoi, bien qu’à Malaga comme à Metz les pressions économico-culturelles soient similaires, celles-ci ne semblent pas du tout avoir le même impact sur la qualité du contenu d’un journal, et sur sa crédibilité.

Ce discours des médias victimes-du-système-néolibéral fait partie des thèses altermondialistes. Le problème est qu’elles ne tolèrent pas d’autres approches aussi instructives. Elles dominent la critique du journalisme en France tout particulièrement, s’inspirant beaucoup des écrits peu scientifiques sur ces thèmes de feu le sociologue Pierre Bourdieu. Depuis la fin du dernier millénaire, cette école de pensée a dénoncé à juste titre une caractéristique bien propre à l’Hexagone, la mainmise sur les journaux par des chefs d’entreprises ou des groupes industriels actifs dans d’autres secteurs (ou venus de l’étranger).

Ces interdépendances entrainent beaucoup de conflits d’intérêt, en effet, pour ces rédactions qui couvrent leurs activités. Mais leurs pourfendeurs évitent “les” deux questions qui font mal. Tout d’abord, les fragilités de la culture journalistique française ne constituent-elles pas une cause aussi – et non seulement un effet – de cette intrusion de capitaux externes? Ensuite, si les rédactions basées entre Rhin et Pyrénées sont particulièrement vulnérables sur le plan économique, en dépit des subsides énormes de l’Etat français, n’est-ce pas en partie à cause des articles proposés?

L’approche plus politique que professionnelle pour analyser les contenus a une autre conséquence (ou cause) néfaste, le corporatisme. Avoir une vision le plus neutre et honnête que possible sur les productions journalistiques exige souvent de remettre en question le travail des reporters du même bord idéologique. Un essai co-écrit par une douzaine de journalistes, sociologues et historiens de la presse, «fruit d’une rencontre interdisciplinaire à visée expérimentale», en offre un exemple flagrant (Pour une analyse critique des médias, coordonné par Eveline Pinto, Editions du Croquant, 2007).

Les auteurs suggèrent qu’il s’agit d’une «critique savante» évitant toute autocensure sur le journalisme. Elle «met en évidence, au prix d’un travail difficile et en surmontant des résistances diverse, des choses qu’on ne sait pas naturellement». Comme tant d’autres productions universitaires, ce livre est habillé d’un vernis scientifique qui craquèle dès les premières pages. Il s’avère être une analyse très idéologique et inégale, avec des éléments socio-historiques parfois pertinents mais en rien innovants, faute d’approche concrète du «paysage médiatique».

D’autres travaux se proposent d’aborder la crise de la presse française d’une manière plus énergique, moins partisane. C’était du moins l’intention des journalistes Luc Chatel et Philippe Merlant, exposée en introduction de leur essai Médias, la faillite d’un contre-pouvoir (Fayard, 2009). Mais comme il est de coutume avec ce type de littérature, seules des erreurs déjà rebattues sont rappelées, pratiquement. Cela permet de confiner le feu de la critique hors des terres politiquement incorrectes. Les deux auteurs ne sortent pas d’une prison intellectuelle qui consiste à ne prendre que des exemples de mauvaise couverture de l’actualité favorables à leurs conceptions de la réalité sociale.

Le cas le plus détaillé dans cet ouvrage est celui de la mythomane du RER D, cinq ans après l’événement. Imaginons un ouvrage sur l’échec de la police, qui n’aurait rien trouvé de mieux comme exemple que des histoires déjà rabâchées… Il est également utile de noter que cette affaire du RER D va en contrepoint d’une autre faute de la presse française, assez ignorée celle-là: le refus de reconnaitre les attaques antisémites par des jeunes musulmans au début des années 2000. Bien entendu, dans ce cas précis, les deux auteurs ne semblent pas s‘être indignés de cette «faillite d’un contre-pouvoir».

Comme d’autres critiques du journalisme, Chatel et Merlant se plaignent de la médiatisation excessive de l’insécurité dans les banlieues sans mentionner les cas inverses de violence occultées par les mêmes journaux. Ils se perdent aussi dans des questions institutionnelles et procédurières internes à la profession, dépourvues d’intérêt quand on prétend faire un diagnostic des contenus. Sans parler des références endogamiques à d’autres essais qui se sont également gardé d’examiner la qualité des articles avec un minimum d’objectivité ou d’honnêteté.

Dans la plupart de ces critiques du journalisme français, celui-ci est irresponsabilisé, passant plutôt pour victime du système politique-économique. En dépit des visions originales et courageuses qu’ils y expriment dans certaines pages, les deux ouvrages déjà mentionnés au titre accusateur – Faut-il croire les journalistes? et Notre métier a mal tourné - tombent également dans ce piège. Un syndrome auquel on peut donner le nom d’un ancien présentateur de journaux télévisés, Paul Amar. Ces dernières années, à deux reprises sur France 5, il a en effet animé deux émissions vite détournées de leurs objectif initial d’analyse des médias, pour devenir d’assez banals magazines télévisés sur l’actualité socio-politique (On aura tout lu puis, depuis 2007, Revu et corrigé, lequel était censé remplacer Arrêt sur images de Daniel Schneidermann).

Emmanuel Schwartzenberg, un ex-responsable de la section “médias-publicité” du Figaro a délibérément cédé à ce “syndrome Paul Amar” en évitant d’aborder la question des contenus dans son essai sur la catastrophe des journaux (Spéciale dernière: Qui veut la mort de la presse quotidienne française?, Calmann-Lévy, 2007). Le livre commence avec le pronostic pour le moins violent, que «la France sera le premier pays occidental qui entrera dans l’Histoire comme celui qui enterra ses quotidiens les uns après les autres». Tableau noir d’une crise «qui se développe comme un cancer depuis des années», le livre porte notamment sur les archaïsmes des syndicats, des imprimeries et du marketing. Il explique bien les conditions de travail et de gestion des journaux, mais depuis la perspective des patrons principalement.

Malheureusement, Schwartzenberg se réfère seulement en quelques mots expéditifs – d’une manière très peu précise et en conclusion – à la qualité des contenus. Comme si dans un mémoire sur la disparition des restaurants en France, on s’était attardé sur le coût et la désorganisation des cuisines et des salles, en ignorant ce qui est servi dans les plats.

Il en est de même avec le livre d’un vétéran de la profession, Robert Poulet, intitulé La Fin des journaux (Gallimard, 2009). Le rédacteur en chef du magazine économique L’Expansion considère qu’il y a «une exception française», définie comme «le refus de regarder l’aveuglante réalité». Mais Poulet ne met les projecteurs que sur les aspects économiques et technologiques, sans constats propres et citant surtout des analystes anglo-saxons. Un des rares «cas d’école de dérapage» mentionnés est, encore et toujours, celui du RER D…

Certains essais publiés ces dernières années ont prétendu aller plus loin dans la dénonciation de la «mal-information» précisément. Mais ils se sont contentés de naviguer sur une vague autocritique qui n’a été qu’un leurre. Ces textes n’ont en rien enrichi, avec des éléments pertinents et originaux, les contributions parues antérieurement sur le manque de professionnalisme dans les rédactions, notamment Le Média-choc d’Alain Minc (Grasset, 1993) ou Les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi (Liber-Raisons d’agir, 1997).

Dans un livre sous-titré «pour en finir avec le maljournalisme», un ancien rédacteur en chef du Monde, Yves Agnès, évoque des cas de mauvaises pratiques déjà rabâchés, en particulier celui du RER D (Le grand bazar de l’info, Michalon, 2005). Cela lui permet de cacher “les” questions qui font mal. À diverses reprises, il prend même comme modèle Ouest-France par exemple, un quotidien régional souvent mentionné dans les colloques sur les médias, pas pour la qualité de son contenu ou le dynamisme de ses enquêtes, mais pour l’étendue de sa diffusion (sa zone de couverture étant la plus grande de la PQR). Ce livre écrit par un ancien directeur d’école de journalisme, qui par ailleurs œuvre pour l’obligation de respecter les règles éthiques de la profession, illustre l’incapacité de la presse française d’enquêter et de s’expliquer sur certaines fautes majeures qui lui sont totalement imputables. Contrairement à ce qu’indique son sous-titre, son essai a contribué à consolider le maljournalisme en France.

Dans la liste des livres qui prétendent ausculter la «mal-information», deux autres laissent particulièrement songeur. La mal info tout d’abord, écrit par le «sociologue des médias» et professeur de la Sorbonne Denis Muzet, pour qui «le temps est venu de mettre en place une diététique de l’information» (Editions de L’aube, 2006). L’essai est sous-titré Enquête sur des consommateurs de médias, comme pour éviter de s’aventurer dans la critique des journalistes, à l’instar d’une charge contre l’éducation nationale qui ne culpabiliserait que les élèves. Une des remarques les plus virulentes écrites par Muzet, plusieurs décennies après la généralisation des moyens d’information audiovisuels, est que la presse quotidienne est «trop lente à I’heure de I’info en direct, et elle salit les mains… ». L’affaire du RER D est, bien entendu, parmi les rares exemples de contamination journalistique qu’il cite.

Derrière les néologismes et les anglicismes – avec des mots gadgets du type «les médiaconsommateurs» et «les fast news» – le livre de Muzet n’apporte rien qui puisse faire avancer le diagnostic et le débat sur cette «mal info». Comme pour illustrer la défaite du journalisme dans la défense des intérêts des lecteurs – et donc dans la lutte pour sa crédibilité et sa survie -, les principales revues critiques de cet essai n’ont pas signalé la platitude (pour ne pas dire la fumisterie) de son contenu.

L’autre livre révélateur de pratiques pouvant alimenter une étude sur la «mal-édition», est directement intitulé Les journalistes français sont-ils si mauvais? (Larousse, 2009). Son auteur François Dufour, patron d’un petit groupe de presse pour enfants, a été un des principaux rédacteurs du Livre vert sur les problèmes de la presse écrite paru peu avant. Il est «l’un des meilleurs connaisseurs de la presse étrangère» indique la quatrième de couverture des éditions Larousse.

Bien qu’édité par un intellectuel distingué, Jacques Marseille (aujourd’hui disparu), le livre est plein d’imprécisions et d’approximations… notamment dans ses références aux médias d’autres pays. Il contient surtout des recommandations parfois bizarres voire même grotesques, certaines allant à l’encontre du bon journalisme. Par exemple, Dufour appelle les reporters à soumettre á leurs interviewés leurs notes avant publication, et propose que les écoles de journalisme imposent des cours de sténographie. Il suggère également de rendre moins étanches les barrières entre information et publicité, afin que les journalistes puissent citer des marques facilement.

En page de remerciements de cet essai sur le mauvais journalisme, il est fait état d’une douzaine de grandes figures de la presse française qui ont «pris le temps de relire et d’enrichir» le manuscrit original… Et pour ne pas arrêter le ridicule, le chargé de la rubrique médias du Monde, Xavier Ternisien, l’a présenté comme un manuel pour écoles de journalisme, qui «contribuera à prévenir les futurs rédacteurs des chausse-trappes du métier» (Le Monde, 17 juin 2009).

Entre critique essentiellement idéologique, mercantiliste, conservatrice ou factice, ces livres récents, qui ont pour ambition de traiter les maux de la presse française, se complaisent dans le refus d’aborder franchement la question des contenus. Aucun ne s’interroge sur la qualité de la PQR, par exemple, bien que sa mission soit d’informer la plus grande partie des Français. Ces essais procèdent trop souvent d’une imposture intellectuelle, en effet, consistant á dénoncer des formes répréhensibles de faire du journalisme sans aborder les questions les plus dérangeantes pour la corporation. Ni même la revue trimestrielle spécialisée Medias ne semble s’intéresser à la qualité de l’information en France profonde.

En ce sens, ces produits de maisons d’éditoriales sont les symptômes et les symboles d’une société en crise. Ils font écho á ce que le grand historien français Marc Bloch, assassiné par les nazis en 1944, a commenté durant l’été 1940. Son récit, publié peu de temps après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, est l’un des meilleurs témoignages et réflexions sur la débâcle de l’armée française face aux troupes hitlériennes en 1939-40 (L’étrange défaite, Éditions Franc-Tireur, 1946).

Bloch, qui a vécu en direct ce naufrage en tant qu’officier, attribue sa vitesse á la culture socio-politique de son pays, et inclut le paramètre “presse” dans son analyse. Se référant à deux des meilleurs journaux anglais et en français des années 30, The Times et Le Temps (l’ancêtre du Monde), il trouve leurs partis-pris et leurs lectorats d’un niveau comparable. «Qui lit le premier, cependant, en saura toujours, sur le monde, tel qu’il est, infiniment plus que les abonnés du second. Même contraste d’ailleurs [avec] la Frankfurter Zeitung […] d’avant l’hitlérisme, voire celle encore d’aujourd’hui […]. Cette paresse de savoir entraîne, presque nécessairement, à une funeste complaisance envers soi-même» estime Bloch. «Nos classes aisées et relativement cultivées, soit par dédain, soit par méfiance, n’avaient pas jugé bon d’éclairer l’homme de la rue ou des champs  […]. La curiosité manquait à ceux-là mêmes qui auraient été en position de la satisfaire».

L’historien juif, victime du nazisme, peut surprendre avec ses remarques concernant un journal allemand qui n’a rien pu faire contre les massacres du national-socialisme. Mais elles ont leur intérêt, avec sa vision de l’esprit de défaite qui régnait en France, en partie à cause des rédactions. Dans une certaine mesure (et par chance dans un contexte non belliqueux), c’est ce qui se passe actuellement avec la plupart des travaux sur le journalisme et sur ses responsabilités dans les maux de la société française. Une crise est d’autant plus grave qu’elle est ignorée ou mal analysée par ceux qui sont supposés le faire.

Jean-Pierre Tailleur

NB : Texte adapté d’une enquête publiée par l’université d’Elche, en Espagne (décembre 2010).

1 commentaire

  1. jugurta dit :

    Tres bon article. Une bonne synthèse de “bévue de presse”, et un complément également à ce livre important.

    Le principal défaut de la presse française et sans conteste son corporatisme qui fait de ses acteurs une “caste” qui se serre les coudes et dont le recrutement se fait la plus part du temps par cooptation du “même”.

    C’est un réel danger pour une démocratie qui se veut pluraliste et pour une société qui se veut basée sur la connaissance…

    Merci pour cet article qui devrait être mis en une d’E&D.

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