Par Mia Vossen. Pour lire les parties précédentes, cliquez ici.
IX. Le malaise dans l’enseignement a sa source dans notre société
Depuis longtemps, je m’étonne de ce que les observations de ceux qui enseignent ne rencontrent que très peu d’échos. J’ai trouvé la réponse dans un livre anglais:
Th. DALRYMPLE, Gâté pourri. Le culte toxique de la sentimentalité, 2010
Notre société est fragile et ne supporte plus qu’une approche sentimentale de la réalité.
Ce livre n’a malheureusement pas (encore?) été traduit en français. Il devrait l’être car quand Dalrymple dit: « Le peuple anglais craint ses propres enfants », je pense à tous ces parents, à tous ces enseignants qui ont peur… de gosses de 15 ans, ici en Belgique et en France!»
Les enfants dont parle Dalrymple peuvent « tout » se permettre, ils ont tous les droits. Il est impossible de leur donner une instruction et « Dans la région où j’ai travaillé (comme psychiatre), une région pauvre, j’ai découvert que la plupart de mes patients qui avaient suivi 11 ans d’enseignement obligatoire – ou du moins de présence obligatoire à l’école – étaient incapables de lire un texte simple. Ils ne pouvaient déchiffrer des mots de trois syllabes (…). Quand on leur demandait de raconter en leurs mots le passage qu’ils venaient de lire, ils répondaient: « Je ne sais pas, j’ai seulement lu ce texte. » Quand on leur demandait s’ils étaient bons en calcul, 50% répondaient: « C’est quoi, le calcul? ». Je fais remarquer que ces enfants n’étaient pas sous-doués, que des enfants sous-doués de parents qui avaient pris la peine de donner un enseignement aussi complet que possible à leurs enfants, savaient souvent mieux lire et mieux calculer que leurs contemporains nettement plus doués mais d’origine plus modeste. (…) Il est prouvé que 100% des enfants des milieux les plus modestes peuvent apprendre à lire et à écrire si on se sert des bonnes méthodes didactiques. » (pp. 14 – 15)
Dalrymple observe que « les bons sentiments » ont pris la place du bon enseignement et cite avec rage une idée qui vient de Maria Montessori:
« Il ne faudrait jamais dire à un enfant qui apprend à écrire qu’il a mal écrit une lettre… Chaque enfant, chaque adulte stupide est le fruit du découragement… Donne la liberté à la Nature et plus personne ne sera bête. »
Avec ce genre d’attitude, il est interdit de sanctionner… interdit de former des enfants. Et je me souviens d’un directeur dans une école bien notée d’Arlon. A mon observation que traiter un prof de « pouffiasse, putain » méritait une punition, il a répondu: « Tu n’as jamais été jeune, toi? » J’avoue avoir été bien incapable, ensuite, de faire travailler ce « jeune »-là! Mon directeur avait sûrement lu Pestalozzi, cité par Dalrymple: « Les facultés humaines se développent d’elles-mêmes » et Dewey: « N’imposez rien à l’enfant, laissez-le libre, laissez-le se diriger d’un objet intéressant vers l’autre… nous devons attendre le désir de l’enfant, son besoin. » Caldwell Cook a même écrit: « Le meilleur moyen d’instruire la jeunesse est le jeu » et Froebel estimait que l’enfant sait parfaitement ce qui est bon pour lui. Françoise Dolto, que Dalrymple ne connaît pas, disait exactement la même chose…
Le ministère de l’enseignement anglais a été jusqu’à préciser que « l’enseignement à l’école primaire doit se focaliser sur des activités et des expériences plus que sur des faits à connaître. » En ajoutant que « Ce principe est valable pour tous les niveaux de l’enseignement. »
On croirait entendre nos inspecteurs! Ces idées datent des années 1930… Elles sont répandues depuis par les « pédagogues » officiels et toutes les critiques émises par des enseignants de terrain, par des parents, des chefs d’entreprise, des journalistes, des historiens, des philosophes… sont lettre morte. Ah la « Soumission à l’autorité » que dénonce Stanley MILGRAM…
Dalrymple connaît aussi le « constructivisme » cher à nos « pédagogues » et signale cette opinion répandue: « Un garçon écrit peut-être mieux l’anglais s’il a découvert lui-même les bases des exercices d’écriture que s’il les a apprises grâce à un enseignement ou un livre. » (p.22)
Comme ce « constructivisme »(1) reste à la mode, je me permettrai mon grain de sel de vieille prof adorant enseigner et obtenant de bons résultats:
1/ le savoir se construit d’abord par un réel apprentissage et grâce à la mémoire. On ne construit pas sur du sable! (Seuls les bébés apprennent en jouant et ils sont plus sérieux qu’on imagine)
2/ L’enfant, le jeune, complète son savoir grâce à des travaux personnels qui font suite à des explications point trop longues – les bases existent/sont à consolider – et ces travaux doivent être très nombreux et faits en classe! (Grâce à internet, je fais beaucoup de « travaux personnels » pour d’anciens élèves…). Je sais pourquoi on fait peu de travaux et pourquoi ces travaux sont souvent stéréotypés: leurs résultats ne peuvent créer de problèmes avec parents, inspection, avocat…
3/ La contrainte est indispensable à la construction du savoir, la satisfaction vient ensuite. Attendre, comme le préconise Froebel, que l’enfant ait envie de savoir, c’est lui faire perdre son temps, c’est hypothéquer son avenir!
Mais créer et maintenir la discipline nécessaire n’est pas bien vu dans notre société sentimentale.
Société sentimentale où celui qui est gentil a nécessairement raison. La vérité, c’est ce que disent les gentils… et tout le monde est gentil. Même l’enseignement de l’histoire est perverti par ce besoin de « gentillesse »: le prof présente par exemple la traite des esclaves noirs par les colonisateurs en la sortant de son contexte. Les élèves ignorent les dates, les réalités humaines de cette époque, l’esclavage en général. La traite est isolée, gonflée, diabolisée et le tour est joué: l’élève ne voit plus que les « bons » et les « mauvais », il voudra être « bon » et n’apprend ni sens de l’histoire, ni sens des proportions, ni réalités humaines… il n’apprend rien en définitive.
A ces élèves « bons » – nécessairement bons! – on apprend à participer aux malheurs des autres en achetant l’une ou l’autre babiole, en faisant des marches ou des marchés « pour les affamés du Soudan ». L’élève croit participer à une bonté générale, croit jouer un rôle utile. Il ne fait rien mais notre société sentimentale peut continuer à se cacher les vrais problèmes du monde, à ne surtout pas former des citoyens critiques, libres, individualistes.
Des gens libres et individualistes, à l’esprit critique ont construit l’Occident mais l’Occident est mauvais et si nous battons notre coulpe, nous sommes gentils, pleins de bons sentiments et tout va bien…
Oui, Dalrymple est très agressif envers notre société sentimentale qui pourrit ses enfants, qui oublie que l’Occident inspiré par les stoïciens a inventé les « Droits de l’Homme », que l’Occident a mis fin à l’esclavage (allez voir, maintenant, en Afrique les nombreux esclaves qui y survivent péniblement!), que l’Occident nourrit et soigne le reste de la planète… L’Occident n’est pas arrivé à ces résultats en étant gentil, en jouant avec ses enfants!
(1) Les idées de Montessori, Froebel, Dewey e.a. ne sont pas à mettre entièrement de côté. Elles peuvent convenir exceptionnellement dans des cas particuliers et le constructivisme convient à certains pédagogues : ex cathedra ils informent les élèves de tous les éléments nécessaires à la solution d’un problème et posent alors la question qui oblige d’exploiter ces connaissances. L’enfant doué (!) trouvera la dernière pierre à ajouter à l’édifice pour résoudre le problème… Le constructivisme permet d’exercer son imagination, pas de reconstruire toutes les étapes de la connaissance et il serait même « génial » dans des écoles pour surdoués.
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« bon en calcul » ? Quel est l’original, le mot est peut-être un peu plus long en anglais.
Calculations ? Mathematics ?
Il s’agit bien de calcul. (Je sais qu’on parle de “mathématiques” dès l’école primaire…). Et j’ai pu observer que des gosses de 15 ans ne savent réellement pas calculer: on leur a appris les “paquets” ou “les amis de…”, il est interdit de leur apprendre les tables de multiplication…
J’avoue être nul en math. Un jour ma mère me faisait prendre des cours particuliers chez un homme tout a fait intéréssant, mais voulant voir ce à quoi ses cours correspondaient ma prof de math- une acariâtre- a fini par écrire: ce n’est pas dans le programme. L’homme en question, prenant connaissance du commentaire, a secoué la tête.
“Nul en math”… je le suis aussi. L’ennui, c’est qu’il y a de plus en plus de “nul en math” dans un système détruit par les diktats du ministère, les programmes rigides, la “pédagogie” des bons sentiments et du jeu… les profs de plus en plus déprimés par une école-garderie où ils n’ont plus le droit de transmettre leur savoir mais où ils ont le devoir d’”accompagner” des élèves… qui ne sauront rien de plus en fin d’année!
Et le nombre de profésseur faisant des fautes d’orthographes? Problême qu’on ne soulève jamais!
Non, on ne soulève pas ce problème et… pour cause! En Belgique p.ex. il est INTERDIT de donner de vraies dictées aux élèves (uniquement des dictées où les mots étudiés pour le contrôle doivent être écrits correctement… l’élève peut avoir 20 fautes dans son texte et obtenir un 10/10!!)
Il ne faut donc pas s’étonner si les profs font des fautes au tableau…
mia vossen : “Il s’agit bien de calcul. (Je sais qu’on parle de “mathématiques” dès l’école primaire…). Et j’ai pu observer que des gosses de 15 ans ne savent réellement pas calculer: on leur a appris les “paquets” ou “les amis de…”, il est interdit de leur apprendre les tables de multiplication…”
Qu’en est-il en France ? J’ai appris les tables de multiplication en primaire il y a une quinzaine d’années et ce n’était pas interdit. Peut-être maintenant, mais comment font-ils alors ?
Néanmoins c’est exact qu’il est interdit d’expliquer de nombreuses choses en maths, à tous les niveaux.
Comment ils font? Les gosses sont censés… utiliser leur calculette!! On leur fait bien faire des petits jeux du style : 8 (trou) 4 (trou) 4 et ils doivent compléter. Cela s’appelle des “paquets”. Il y a aussi “les amis de 8″ = 4 et 2 p.ex., les “amis de 15″ = 5 et 3 (etc…) Après cela on s’étonne de ce que les étudiants n’ont guère le sens des ordres de grandeur, sont incapables de faire une règle de trois… (Je ne puis pas donner d’autres exemples “mathématiques” car limitée aux cours de français). L’interdiction d’expliquer est liée au “constructivisme” = l’élève doit construire lui-même son savoir. Là on atteint LE sommet de l’ aberration pédagogique…
Wow ! Mais quelle critique du constructivisme de la part de cette apparente experte béhavioriste auto-proclamée !
Plus sérieusement, faire de son expérience personnelle un constat général démontre déjà le peu de rigueur et de sérieux de l’article. Des parents contrôlés par leurs enfants imbéciles,on ne voit guère ça que dans les médias et, je vous l’accorde, certaines fois dans les situations de la vie quotidienne, mais tout de même, pas plus ou moins “qu’avant”.
Pour l’auteur qui s’amuse à fustiger les professeurs respectant le constructivisme, je peux vous assurer qu’il n’y a pas que le béhaviorisme pour y répondre, mais aussi le sociale-constructivisme.
Et loin d’être un expert en la matière, je crois que déjà, affirmer que l’on ne peut faire que l’un ou l’autre, c’est être trop dualiste et simpliste.
L’école n’est pas encore le sacro-saint lieux du constructivisme. La cloche/sonnerie qui annonce le début des cours, c’est encore du béhaviorisme il me semble…
Cet article semble presque une grande ironie (mais peut-être en est-ce une que je n’ai pas compris?) Ce ne sont que des affirmations, sans arguments, sans études, imposés comme vrai, un point c’est tout.
Pour la relativité, on repassera…
@ Rémi: Primo, je ne prône PAS le behaviorisme et répète ce que j’ai dit ailleurs et qui a été “découvert” par une vaste enquête en France (il y a plus de 30 ans – je n’en ai plus les références): aucune méthode n’est bonne ou mauvaise (ce qui est rappelé sous mon dernier texte), il y a de bons et de moins bons profs, de bons et de moins bons élèves.
Secundo, je ne suis experte en rien du tout, ne prétends pas l’être et me contente de présenter le livre d’une personne qui a vu plus que moi…. qui ai vu quelques milliers d’élèves et quelques centaines de profs (et lu une série de livres) en 45 ans de carrière.
Le “constructivisme” est globalement une calamité: il sous-entend que l’élève s’instruit par une recherche personnelle et j’ai eu l’occasion – avec beaucoup d’autres!! – d’observer que les enfants n’ont ni les bases ni la curiosité ni le courage de “retrouver” ce que l’humanité a mis 5000 ans à découvrir!
@ mia vossen
Veuillez m’excuser, j’ai peut-être trop virulent à votre égard, il est vrai que vous ne faites que rapporter le livre de cet auteur. Mes critiques restent les mêmes à son égard.
Vous dites qu’il n’y a pas de bonnes ou mauvaises méthodes, mais soutenez quand même que le constructivisme est une calamité…
Je ne suis pas un pro-constructiviste, loin s’en faut, je critique juste la forme sous laquelle sont présentés les arguments contre cette méthode.
S’appuyer sur une expérience personnelle peut-être juste, la généraliser, non. D’ailleurs, et je pense que vous serez d’accord avec moi, un instit en ZEP (bon ou mauvais), aura un avis sur la question totalement différent qu’un instit de petit village de province.
Aussi, je pense comme vous qu’il n’y a pas de méthodes universelle. Sans aller au cas par cas, je pense que l’on peut “grouper” certaines catégories d’enfants (c’est affreux a dire comme cela). Certains ont certes besoin de la contrainte pour apprendre, d’autres ont essentiellement besoin d’être auto-motivé par/pour quelque chose.
On retrouve d’ailleurs ces catégories, plus tard au collège/lycées, avec chacune des méthodes bien différentes de travail. Il n’empêche de les retrouver dans la même classe au supérieur.
Enfin, le constructivisme (et son homologue social-constructivisme), ne sous-entend pas que les enfants retrouvent les bases de siècles de recherches. Il met d’abord en valeur le fait qu’un enfant apprend mieux s’il s’intéresse de lui-même pour le sujet et que le professeur “répond” alors à sa demande plutôt que de lui “imposer”. Et cela se vérifie : les meilleurs élèvent sont d’abord ceux qui aiment la matière et s’y intéressent.
Évidemment, la limite d’un tel propos est, je vous l’accorde sur ce point : “que faire pour ceux qui n’aiment rien ?”
Dans de tels cas, (nombreux), d’autres méthodes existent, notamment le béhaviorisme, ou la contrainte…comme vous le dîtes. Même si elle nécessite moins de moyens, à mon humble avis, les résultats sont un plus un désintéressement de l’enfant pour l’école est les matières “dures” en général qu’un réel “redressement” vis à vis de celles-ci.
Merci mia vossen pour la réponse sur la multiplication. Je suis tout à fait d’accord, le constructivisme est une calamité.
@ Eric et Rémi, vous avez raison tous les deux et je crois qu’il faut admettre que ce qui est excellent avec des gosses surdoués ne passe pas avec des gosses simplement normaux… les plus nombreux! Ces derniers ne s’instruisent PAS “pour le plaisir” mais ont bien besoin d’une instruction… et le constructivisme ne structure en rien leur cerveau qui reste une friche lamentable.