Avec la crise, un des termes les plus utilisés en ce moment est celui de “néo-libéralisme”. Or il existe un flou artistique autour de cette expression, forgée ces quinze dernières années, et nous allons essayer avec cet article d’y voir plus clair, loin de toute polémique et en cherchant pour une fois un certain consensus.
Une querelle de mots
Lors du débat qui est devenu un classique du site, entre Susan George et Alain Laurent, ce débat sur “libéralisme” et “néo-libéralisme” a eu lieu, c’est à partir de la 40ème seconde :
http://www.dailymotion.com/video/xe4ofg
Pour résumer, le néo-libéralisme n’a fait qu’actualiser au monde moderne le libéralisme classique de l’époque des Lumières selon Alain Laurent (qui se dit libéral), et selon Susan George (qui se dit libérale également) le néo-libéralisme est “la liberté économique totale, où l’État ne doit pas intervenir activement mais juste interdire, ce qui a libéré la finance”.
Cet échange musclé mais respectueux entre nos deux intervenants est tout de même révélateur d’un problème sinon de mots ou de sens, du moins d’interprétation. Car en effet si nos deux personnalités sont pour le libéralisme, le vrai, pour la liberté d’entreprendre, et pour les libertés, qu’est-ce qui les oppose vraiment ?
Hélas, ce débat ne permit pas de le mettre complètement à jour, même si nous vous encourageons à le regarder en entier si vous n’avez pas encore eu l’occasion de le faire. Le cÅ“ur de ce débat qui anime une grande partie de notre société, c’est une quête de sens vers ce que devrait devenir notre société après tant d’avancées économiques, sociales et techniques, alors que la réalité ne suit pas puisque nous sommes en crise, nous vivons le chômage, etc. D’où une certaine incompréhension doublée d’une frustration dans les deux “camps”, que les premiers expliquent par le rôle trop important de l’État, et les autres par le rôle trop important de la finance. Je pense que les deux se trompent, et les deux ont raison. Oui, l’État est trop important dans l’économie, oui, la finance est trop importante dans l’économie. Mais au final, est-ce le plus important ?
Gros vs petits
La politique, c’est essayer malgré tout d’identifier des sources de consensus qui traversent une société, une population, ou une culture, afin de faire avancer la société, la population et la culture en question dans le sens de ce consensus si celui-ci est juste. Ici nous avons un juste consensus sur la création d’entreprise : réjouissons-nous en ! Cela signifie que personne aujourd’hui ne remet en cause cette idée fondamentale du progrès de la civilisation humaine qui est due en très grande partie aux créateurs d’entreprise et aux inventeurs de toutes sortes. Pourtant, quand on regarde leur rôle dans ce pays et dans bien d’autres, ils en sont encore la cinquième roue du carrosse ! Mettons-nous déjà d’accord entre nous pour replacer la création d’entreprise, et donc les créateurs d’entreprise, à leur véritable place. C’est celle des créateurs de valeur, d’emplois, de richesses pour tous, d’originalité, de nouveauté, et progrès économique et social (à de rares exceptions près).
Ce que certains déplorent, à juste titre me semble-t-il, et qu’ils qualifient de “néo-libéralisme”, ce ne sont pas les entreprises à taille humaine qui cherchent à vivre voire à survivre de leur travail, qu’ils ont créé le plus souvent eux-mêmes, qu’ils assument par eux-mêmes, pour lequel ils prennent souvent tous les risques, etc. Est qualifié de “néo-libéral” des entreprises à taille inhumaine, les monstres employant des centaines de milliers de personnes, couvrant des dizaines de pays, embauchant parfois mais cherchant à licencier souvent, en créant une valeur financière plutôt qu’humaine. Et cette critique-là me paraît totalement justifiée, voire indispensable.
Ce fut le même genre de critique envers des patrons qui refusaient de baisser le temps de travail de leurs employés alors qu’ils travaillaient plus de 48 heures par semaine, un rythme qui paraît pourtant difficilement soutenable aujourd’hui pour la majeure partie des salariés français. Et pourtant, travail des enfants, conditions de travail inhumaines et bien trop longues étaient poussées par des membres dirigeant du patronat, qu’on n’appelait pas encore “néo-libéraux”. Aujourd’hui, c’est la même chose mais sur d’autres sujets : la spéculation, la finance et l’enrichissement d’un tout petit nombre déconnectés de la valeur travail.
Qualité vs quantité
En fait, nous revoilà au cÅ“ur du seul véritable débat qui vaille : celui de la quantité contre la qualité. Où est la qualité dans l’esclavage moderne des centres d’appels ? Non, tout est basé sur la quantité, et les rythmes de travail font terriblement penser à ceux qui avaient court dans les usines du début du 20ème siècle, de même que l’attitude des petits chefs fait penser à celle des contremaîtres de l’époque :
http://www.dailymotion.com/video/xb0dzy
Des exemples comme celui des centres d’appels, il en existe hélas des milliers dans notre pays, et c’est ce genre d’exploitation qui justifie hélas l’existence de syndicats, qui détruit hélas la santé de beaucoup de gens, au lieu de les épanouir comme le travail devrait permettre de le faire au 21ème siècle. S’il s’agit, en parlant péjorativement de “néo-libéralisme”, de condamner des actes créant de la souffrance au travail et limitant en réalité la qualité de vie, alors oui, trois fois oui, pour l’emploi de ce terme. S’il s’agit de favoriser la qualité sur la quantité, croître mieux plutôt que croître plus, et faire passer le moyen et le long terme avant le court-terme, ce combat est juste et nécessaire. Et si les plus libéraux sont choqués qu’on ose ainsi amalgamer leur terme fétiche, c’est tout aussi légitime. De telle sorte que sans doute, un autre terme devrait être préféré à néo-libéralisme, tel que court-termisme ou encore recherche du profit à tout prix, ou même quantitisme (qui s’opposerait à qualitisme), mais en attendant si nous sommes plus ou moins tous d’accord contre le néo-libéralisme, alors soit. A la seule condition que nous soyons également d’accord contre le néo-étatisme, terme qu’on n’entend pourtant jamais, et qui permettrait pourtant de recouvrir un nombre incalculable de souffrances au travail en tant que fonctionnaire, car cela existe également. Il suffit de se plonger dans le château de Kafka pour en avoir un aperçu sinistre.
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