Grâce à un de nos lecteurs, Marc, l’excellente conférence de Pierre Jourde sur la censure, qu’il a donnée à l’école Normale Supérieure le 14 mars 2011 est désormais retranscrite intégralement, merci à lui et si d’autres se sentent une vocation de transcrire d’autres vidéos, qu’ils n’hésitent pas.
Conférence de Pierre Jourde à l’Ecole Normale Supérieure
Jean-Baptiste Amadieu : Nous avons reçu beaucoup d’universitaires jusqu’à présent dans ce séminaire, des interventions sur la censure, également comme critiques littéraires et comme écrivains.
Par rapport à la censure c’est trois fois intéressant, puisque nous avions reçu en dehors de ces interventions scientifiques Emmanuel Pierrat , qui donne un témoignage d’avocat, et nous avons donc aujourd’hui un témoignage d’écrivain sur l’importance que peut avoir la censure dans la création d’une œuvre, et par une certaine ironie du sort, il se fait que tu as été victime d’un début de censure, d’une mise en demeure par Emmanuel Pierrat.
Donc ça sera intéressant d’avoir tous ces points de vue. Mais je ne veux pas en même temps donc dévoiler ton intervention, d’ailleurs je ne sais pas quel sera le contenu exact et j’attends avec grande impatience et à l’issue donc nous aurons comme d’habitude une séance de questions avec Pierre Jourde.
Pierre Jourde : Je ne suis pas un spécialiste universitaire de la censure ; en tant que polémiste j’ai eu à affronter une certaine forme de censure il y a quelques années, d’ailleurs ca continue.
Mon intervention sera à la fois d’analyse et de témoignage. Il s’agira exclusivement de la censure, cela ne nous interdit pas de faire petits débordements, mais de la censure de le monde de la littérature, dans le domaine de la littérature. Et je crois que le titre si je me souviens bien c’était « censure imaginaire, censure réelle » quelque chose comme ça.
« Censure mythique, censure réelle ».
Le titre pourrait aussi bien être « censure visible, censure invisible » car le grand public semble vivre sur une sorte de représentation datée de la censure (étatique, relevant du domaine de la puissance publique), et cela arrange un certain nombre de gens.
Or il me semble que les choses ont commencé à changer et que ce mythe de la censure étatique sert en partie à cacher une censure bien réelle mais qui n’est pas étatique. Dans ce cas, la censure se passe dans le domaine juridique avec des procès contre des oeuvres. Or, le plus souvent, ces procès n’aboutissent pas à une condamnation.
Posons d’abord le cadre juridique qu’Emmanuel Pierrat a fait dans son «[le] livre noir de la censure » où il parle d’une société bardée d’interdits. Quid de la littérature ?
La censure légale est en grande partie basée sur ce qui reste de la loi de 1881 (loi qui avait assoupli le cadre juridique précédent) et pour l’essentiel de la loi du 16 juillet 1949 (sur les publications destinées à la jeunesse).
Cette loi de 1949 sert le plus souvent à attaquer un texte littéraire et à des livres présentant sous un jour favorable le banditisme, le vol, la paresse, etc… Son cadre est très large mais très peu appliqué sauf dans le cadre d’ouvrages directement pornographiques.
Ensuite, il y a la loi Gayssot qui condamne négationnisme, le racisme, etc
La loi Perben 2 est assez pernicieuse car elle permet de condamner non pas les livres criminels pour leur contenu mais les livres de criminels (de quelqu’un qui sort prison ou y est encore) parce qu’on considère qu’il peut faire de la publicité à la l’individu criminel qui l’a publié.
En réalité, l’initiative de la censure n’est pratiquement plus prise par les pouvoirs publics, par le Parquet.
3 Exemples:
1) « Rose bonbon » de Jones-Gorlin.
Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur avait décidé de ne pas attaquer ce livre. Celui-ci montre, certes, les fantasmes et difficultés d’un pédophile mais il ne peut, à mon avis, être présenté comme l’apologie de la pédophilie.
Ce n’est pas l’État qui l’a attaqué en justice mais des associations (de protection de l’enfance pour l’essentiel, très actives sur le front de la littérature).
2) « Plateforme » de Michel Houellebecq.
A été attaqué non pas sur son contenu mais pour des propos tenus à l’extérieur du livre. Ici, le Parquet a renoncé à attaquer et ce sont des associations (la Ligue Islamique notamment) qui ont attaqué Houellebecq.
3) « Il entrerait dans la légende » Louis Skorecki, publié aux Editions Léo Scheer.
raconte le parcours d’un tueur en série qui s’en prend particulièrement aux enfants de manière notamment atroce.
Là encore ce sont des associations qui ont poursuivies. La cour de Carpentras a condamné Skorecki, la condamnation a été infirmée en cour d’Appel.
Conclusion de partie :
La censure visible provient des associations : « l’Enfant Bleu » et « Promouvoir » pour la protection de l’enfance, ou la « Ligue Islamique Mondiale » qui fait des procès chaque fois que l’ombre de l’islamophobie se profile quelque part, et même, la « Ligue des Droits de l’Homme », qui intente des procès dès qu’elle estime, par exemple, qu’une œuvre peut être qualifiée de racisme, d’antisémite, etc…
La législation sur le respect de la vie privée, elle, peut donner lieu à un certain nombre de procès.
D’après la loi du 17 juillet 1970, concerne le respect de la vie privée auquel s’est ajouté la notion de droit à l’image.
De cette loi de 1970 proviennent les procès intentés à des autobiographes ou « autofictifs » qui mettent en scène des personnes qu’elles connaissent…
2 Exemples :
1) le dernier roman de Christine Angot, est attaqué par un personnage qui s’est reconnu…
2)Régis Jauffret ayant repris dans ses vers un récit à partir de l’histoire de ce banquier [Edouard Stern, note du relecteur] retrouvé en combinaison de latex, attaché et tué par sa maîtresse.
Ce livre a été attaqué par la famille de la famille Stern au nom de la vie privée et du droit à l’image.
3) L’ex-époux de Camille Laurens l’a attaqué en référé a été débouté. (le référé est une procédure qui permettait de bloquer le livre très rapidement).
Conclusion de partie:
Vous voyez que même en littérature, le droit à l’image le respect de la vie privée est quelque chose, à partir de quoi il est encore difficile d’aboutir à une condamnation, même si la fiction ne constitue en aucun cas une protection.
La loi prévoit que, même si les noms, les lieux sont modifiés, dès lors que la personne est reconnaissable, vous êtes en principe condamnable.
Enfin il faut noter que si des associations musulmanes ou chrétiennes poursuivent des ouvrages, en revanche en France, l’Église officielle, la plupart du temps ne prend guère l’initiative de poursuites.
La demande d’opposition, le désir d’être interdit.
Je pense donc que pour penser le champ culturel, il faut tenir compte de cette évolution, et faire attention à ne pas avoir une guerre de retard, à ne pas se croire au XIXème siècle. On a parfois l’impression, dans la manière dont les questions de censure paraissent dans la Presse, que nous en sommes encore à l’époque du Procureur Pinard, c’est-à-dire l’Etat prenant l’initiative d’attaquer, et de faire condamner ou pas Flaubert et Baudelaire.
Au XIXème siècle nous avons raté un certain nombre d’écrivains maudits: les impressionnistes, refusés, brocardés par la critique officielle, et à cause de cela, nous sommes terrifiés à l’idée de rater un génie. Julien Gracq le disait déjà dans « LA LITTERATURE A L’ESTOMAC » en 1950, qu’il ne fallait pas qu’on prenne le risque de rater quelque chose qui pourrait se produire aujourd’hui.
Donc toute critique à l’égard d’un artiste contemporain sera assimilée à du conservatisme, et inversement, la marginalité devient signe de l’élection artistique. Donc l’interdiction, la censure, la critique vont plutôt faire l’objet d’une sorte de désir, pour être dans certains cas recherchées comme des signes de la qualité littéraire.
D’où chez certains une recherche systématique de la provocation, une quête de l’interdit qui fait si désespérément défaut dans le champ de la littérature. D’où le paradoxe central de l’art contemporain et de la littérature, l’idéologie de la rébellion est devenu un fond de commerce et un académisme, c’est le nouvel académisme.
Il y a un certain vocabulaire de la rébellion qui règne dans tout le discours qui est tenu sur l’œuvre contemporaine ; elle est censée déranger, interroger, être rebelle.
Cela est assez curieux car cette idéologie est le plus souvent en contradiction avec la position sociale des artistes, lesquels sont soutenus par l’État d’innombrables manières : étant à la Villa Médicis, étant dans des résidences d’écrivains, étant soutenus par le CNL, ou bien étant, – c’est de plus en plus le cas – fonctionnaires, professeurs de collège, de lycée, d’université mais néanmoins rebelles. De sorte qu’on se trouve dans cette situation abondamment décrite par Philippe Muray dans ses œuvres, où l’artiste conscient d’une manière qu’il ne dérange plus personne ou qui que ce soit, conscient qu’il est parfaitement intégré dans un système de reconnaissance symbolique, est désespérément en demande d’interdits, un peu comme un sale gosse en demande de la claque qui ne vient jamais.
Exemples:
1) Louis Skorecki tel que l’évoque Philippe Muray : « les livres de Skorecki ou de Nicolas Jones-Gorlin sont si remarquablement dépourvus de toute réalité artistique et tout attrait et de tout charme qu’ils ne peuvent recevoir de l’extérieur, c’est-à-dire de la sanction juridique qu’ils recherchent désespérément. Ce ne sont que des demandes pathétiques de censure, ce qu’ils écrivent avec tant de peine se ramène à : « j’ai une provocation, qui a une persécution ? » On nous raconte tout maintenant, on lit que ces efforts psychopathiques sont à leur insu isomorphes à l’état concret de l’époque dont ils deviennent alors l’apologie et non le revers maudit comme l’espère encore leurs auteurs par je-ne-sais-quelle naïveté superlative. »
2) « L’étoile des amants » de Philippe Sollers.
Philippe Sollers y raconte une sorte de bluette d’un monsieur un peu âgé qui va au bord de la mer avec une jeune femme beaucoup moins âgée. Et toute la particularité du texte de Sollers consiste à dire que ce qu’il écrit est scandaleux et à intégrer à l’intérieur de son roman les hués d’un public imaginaire.
C’est-à-dire que Sollers intègre à son livre précisément l’interdit, la critique, l’opposition qui lui fait si désespérément défaut, puisqu’au fond nul n’est plus notable dans le monde des Lettres que lui.
Mais il a besoin de ça pour se croire en effet un interdit, un marginal. Il a soin de dire d’ailleurs qu’il écrit pour les fous, les rebelles, les prostituées, etc, qui comme on sait sont de grands lecteurs de Sollers, bien entendu.
3) « Éloge des voleurs de feu » de Dominique de Villepin.
Dont tout le discours consiste à présenter l’histoire de la Poésie comme l’histoire de marginaux, de révoltés, de sécessionnistes qui prennent dans leur vie des risques mortels.
Le livre de DDV lui-même se présente comme un allumeur d’incendie. Je rappelle qu’à l’époque où DDV a sorti ce livre, Nicolas Sarkozy était ministre de l’intérieur. On se demande donc pourquoi il n’a pas immédiatement arrêté DDV pour rébellion, sécession, mise-à-sac de la société, qui est quand même le discours dans lequel s’exprime constamment l’auteur.
Une exposition de Buren au Centre Pompidou.
qui a eu lieu il y a quelques années et Buren avait accroché des panneaux, tout au fond de la salle, pour expliquer à quel point il était un artiste maudit, ce qui était amusant pour quelqu’un qui expose au Centre Pompidou, c’est-à-dire le temple de la reconnaissance étatique, il avait besoin lui aussi d’attaques.
Les prétendues victimes de lynchage.
Ce qui est caractéristique également de cette demande d’opposition alors même qu’elle existe très peu et de moins en moins dans le champ littéraire, c’est que dès qu’un homme important dans ce champ littéraire est attaqué (par « attaqué » comprendre: fait l’objet de quelques critiques alors même qu’il est invité partout, reçu partout)
c’est qu’il est victime d’un complot et d’un lynchage.
Exemples:
1) Bernard-Henry Levy publie un ouvrage [« De la guerre en philosophie » 2010 ; note du relecteur] et cite un philosophe qui s’appelle « Botul », Jean-Baptiste Botul, auteur de « LA VIE SEXUELLE D’EMMANUEL KANT ».
Or il se trouve que ce livre est un canular, de ces petits livres amusants qu’on fait en inventant un auteur.
Et BHL ne l’a pas compris et l’a cité très sérieusement.
Par la suite, quelqu’un l’a déclaré dans le Nouvel Observateur et, non seulement BHL lui-même mais toute sorte d’éditorialiste ont crié au complot, à l’acharnement, etc. C’est-à-dire qu’il y a cette espèce de besoin d’opposition alors même qu’elle fait pratiquement défaut.
Existe-t-il encore des interdits en littérature ?
Non je crois notamment du point de vue de l’interdit moral. On peut dire qu’on transgresse encore comme on va se coucher, perversions, cruautés, bizarreries de toute sorte sont aussi communes en littérature qu’au cinéma.
Mais juridiquement nous n’en sommes plus aux procès de [ Ardelet à 19 :19] et au procès de Nicolas Genka.
1) Nicolas Genka, dont le livre « L’EPI MONSTRE » avait été interdit en 1961 a vu cet interdit levé vers 2000.
On avait oublié Genka, en 2005, donc « L’EPI MONSTRE » est à nouveau en principe disponible, les poursuites pour des problèmes de mœurs on l’a vu restent rares, et d’ailleurs elles sont paradoxales, d’une certaine manière.
2) Dans l’affaire Nicolas Jones-Gorlin, celui-ci décide finalement de le sortir sous enveloppe plastique pour respecter la loi sur les publications destinées à la jeunesse (au cas où un enfant de huit ans, voyez, entrant à la une prenne le livre et le feuillette.)
Paradoxe ! Car on a interdit Bataille, autrefois, au non de cette loi mais à côté, en « Pocket », vous avez les oeuvres de Sade. Etrange rapport à l’interdit !
On a l’impression qu’au fond, dès lors qu’un écrivain est devenu institutionnel, tout est permis. Et dès lors qu’il est vivant, alors le problème commence, même si ce qu’il écrit est infiniment moins fort que ce qu’écrit Musset dans «GAMIANI » par exemple.
Je crois qu’en grande partie, d’abord ce sont les journalistes qui sont en recherche de scandale, qui sont en recherche de judiciarisations de littérature, on essaiera de voir pourquoi, et j’en vois un exemple très patent dans le destin de l’ouvrage «PLATEFORME» de Michel Houllebecq.
3) « Plateforme » de Michel Houellebecq
se passe en grande partie en Thaïlande, et le narrateur de Houllebecq fait l’éloge des amours tarifés en Thaïlande.
Après la sortie du livre, le journal « le Monde » écrit : « A l’occasion de la sortie du livre de Michel Houllebecq, le Monde a choisit de.. » dans le Monde il y a toujours « ..a choisi de… » quand il y a quelque chose de douteux après. « ..le Monde a choisi d’évoquer le problème de la prostitution enfantine en Extrême-Orient ».
Or il n’y a absolument pas de prostitution enfantine dans « PLATEFORME ». C’était bien donc, consciemment ou inconsciemment de la part du journalisme le fait de chercher le scandale, pour créer un problème là où il n’y en avait pas.
Par ailleurs, « PLATEFORME » contenait une diatribe sur l’Islam. Pierre Assouline dans la revue « Lire » interviewe Houellebecq – peut-être pas absolument a jeun à ce moment-là mais ça lui arrive – et lui fait dire des choses pendables sur les Musulmans, bien pire que ce qui était dans le livre et ce sont ces propos qui vont conduire au procès Houellebecq.
Conclusion de partie:
On constate une démarche concertée dans le journalisme pour créer un certain nombre de problèmes.
Si les affaires de mœurs ne font plus l’essentiel des interdits, des points de résistances demeurent. Reste à savoir s’il s’agit vraiment de zones d’interdits persistants (aujourd’hui c’est l’atteinte à la vie privée, du racisme, de l’antisémitisme, négationnisme, de l’islamophobie et plus généralement critique de communautés minoritaires et cette cristallisation sur les enfants, la pédophilie.)
Les points de résistances à la « censure visible »
Pour la vie privée, disons-le, la littérature n’est concernée que relativement accessoirement. A l’inverse, ce sont les ouvrages de souvenir qui font massivement l’objet de procédures. Mais le développement considérable du genre auto-biographique ou autofictionnel à notre époque, évidemment, aboutie à ce que cette question de la vie privée et des problèmes qu’elle peut entraîner concerne directement la littérature. Même si là encore les plaintes n’aboutissent guère. Reste que de plus en plus de personnes réelles sont concernées, ce lien est médiatiquement traqué à chaque fois, c’est-à-dire qu’on va le chercher même alors qu’il est discutable, d’où une tendance en effet au recours judiciaire pour se protéger.
Je crois qu’il y a là moins un interdit qu’un résultat pervers de la médiatisation de l’intime, du commerce de l’exhibition. Dans certains cas, il me semble que la littérature s’aligne sur le média qui fait commerce de l’exhibition. L’exhibition tient lieu de sens comme une illusion de réalité.
Donc il y a là à mon avis plus de demande que d’interdit et des textes qui ne fonctionnement pas forcément sur l’exhibition se retrouvent pris dans le mouvement.
Exemples:
1) « PAYS PERDU » que j’ai publié en 2003
qui concerne le village dont je suis originaire et que je décrivais en déguisant les lieux et en déguisant les noms.
Les gens du village se sont reconnus, se sont estimés diffamés ce qui n’était pas le cas, donc qu’il y avait atteinte à la vie privée, droit à l’image, diffamation, etc. et ont cherché à intenter un procès. Ils ont consulté le bâtonnier d’Aurillac pour voir si on pouvait faire interdire le livre ou faire couper un certain nombre de choses dans le livre. Ce qui à mon avis était jouable dans la mesure où la loi prévoit que même le fait de déguiser les noms, je vous l’ai dit, dès lors que les gens sont reconnaissables, peut donner lieu à procès. Cela dit, ils étaient reconnaissables à peu près dans l’espace du canton. En dehors ce çà c’était assez difficile. Simplement.. comme le livre a mis un an à arriver dans ces campagnes, c’était trop tard. Je crois que si je me souviens on ne peut pas poursuivre sur cette base au-delà de 6 mois, [3 mois, note du relecteur] donc c’était trop tard, de sorte que la question s’est réglée non pas juridiquement mais physiquement, et là il y a eu procès mais pour d’autres raisons qui tiennent plus aux coups et blessures qu’à la question de la censure.
2) « Pogrom » de Eric Bénier-Bürckel , (2004)
Dans ce roman, un personnage tient des propos antisémites.
Ce texte a été attaqué non pas par des associations, non pas par le Parquet, mais par deux écrivains : Olivier Rolin (ex-éditeur au SEUIL) et Bernard Comment qui ont publiés une tribune où ils demandaient la condamnation et l’interdiction du livre. Lequel n’a pas été interdit.
On en arrive donc à une situation, je vais développer cette idée, où ce sont cette fois des intellectuels et des écrivains qui se font des auxiliaires et les fourriers de la censure, et qui la demandent.
3) Renaud Camus
Même chose en ce qui concerne Renaud Camus, écrivain à l’œuvre multiforme, mais en grande partie autobiographique. Dans son journal il publie en quelque sorte les pensées qui le travaillent, qu’il appelle lui-même en grande partie ses mauvaises pensées. C’est un homme qui est en débat avec lui-même, et il a dit à un moment donné que l’émission « PANORAMA » il y avait « trop de juifs », ce qui a fait bondir.
Pour lui, le fait qu’il y avait trop de juifs faisait qu’il était difficile d’accorder foi à une émission qui parlait de toute sorte de problème, notamment des problèmes du Moyen-Orient à partir d’un panel de journalistes où tout le monde était juif.
Il faut quand même savoir que, aussi discutables que soient les propos de Renaud Camus, il a écrit des textes par ailleurs passionnant sur des artistes juifs, et que la Shoah était le plus grand crime du XXème siècle, ce qui tient de l’évidence. Ce qui l’ennuyait c’était le communautarisme et non pas la judéité.
Il a fait l’objet d’une véritable campagne médiatique et d’une pétition. Pétition qui a été signé par presque tout ce que compte le monde d’intellectuels de figures : Jacques Derrida, Philipe Sollers…Il n’a guère été défendu que par son éditeur et par Alain Finkielkraut, juif.
Le résultat de cette pétition est de ce cas a été que finalement Claude Durand a cédé et a fait supprimer les passages incriminés de l’édition de Renaud Camus.
Nous sommes là devant un cas bien concret de censure qui abouti, ..qui abouti, qui ne passe pas par voie judiciaire, qui passe uniquement par pression médiatique et qui fait justement supprimer des passages d’un ouvrage.
Que traduisent ces procès intellectuels ?
Il me semble qu’il faut voir dans cette prégnance des procès intellectuels l’effet « d’épidémie de politiquement correct », au sens exact de l’expression, c’est-à-dire considérer comme répréhensible de donner une mauvaise image d’une communauté minoritaire, marginale, ou longtemps opprimée.
Mais également l’effet du « respect universel », ce phénomène nouveau qui fait que tout est respectable, que toute différence est bonne en soi, que tout espèce de choix, de singularité, d’individualité, est bonne en soir.
Le plus souvent, on a affaire à un phénomène journalistique (campagne de presse, pétition, demande d’interdiction) , donc à une sorte de police de la pensée qui est assurée par un certain nombre de personne.
Avec quand même des situations très paradoxales, parce que l’un des signataires de l’appel contre Renaud Camus, Phillipe Sollers venait de publier dans la collection « l’Infini » , qu’il dirige, « Au régal des vermines » de Marc-Edouard Nabe où vous avez des pages entières de diatribes sur les juifs. Comment peut-on à la fois publier Nabe et signer une pétition contre Renaud Camus ?
Je crois qu’ici les attaques sont beaucoup moins fondées sur le fond de l’affaire que sur la position stratégique des uns et des autres dans le champ littéraire.
La pédophilie
La pédophilie est récemment devenu le nouveau tabou littéraire. Pourtant, il s’agissait peut-être du crime le plus ordinaire. Mais il reste une confusion permanente entre les amours adolescentes et le crime sexuel.
La pédophilie est un sujet banal en littérature et qui est poursuivi aujourd’hui. A une certaine époque il me semble que ce thème-là était à la fois plus provocateur mais faisait l’objet de moins d’interdits.
Exemples:
1) Tony Duvert publiait des choses très très violentes il y a quarante ans, beaucoup plus violentes que Nicolas Jones-Gorlin. Cependant, il demeure une résistance curieuse de la part des tenants des amours adolescentes qui, moi, me gêne parfois.
2) Gabriel Matzneff, qui se prétend marginal et rejeté alors qu’il a pignon sur rue littérairement, déclare que « ceux qui [l]’attaquent aujourd’hui » sur ses amours adolescentes « sont les mêmes qui dénonçaient les juifs pendant l’Occupation». Il y a toujours cette espèce de recours à l’extrême pour justifier sa position.
3) Robbe-Grillet constitue le cas ultime selon moi.
A l’époque, une émission du « Masque et la plume » traitait d’un de ses livres qui était une anthologie de fantasmes sadiques et pédophiles.
Selon les critiques littéraires le livre était, sur le fond, assez pauvre littérairement, pas très intéressant. Pour sa défense, un critique a fait valoir le fait que c’était la « loi morale » [i.e. des réactionnaires, note du relecteur] qui attaquait Robbe-Grillet.
Aujourd’hui, on se trouve dans la situation perverse où l’on peut à peu près tout dire.
Lorsqu’on attaque un livre qui exprime un certain nombre de fantasmes uniquement sur un aspect littéraire, la défense est toute prête: demande de censure, respectabilité bourgeoise, etc.
La manipulation de l’idée de censure permet de ne pas rendre compte de la qualité de son œuvre artistique.
En résumé, certains livres font l’objet d’attaque de groupes de la société civile et de groupes religieux. Mais on observe une une relative neutralité du pouvoir étatique. Le plus important étant, bien plus qu’au niveau judiciaire, l’évènement médiatique et l’agitation journalistique qui aura des conséquences réelles sur le livre et l’écrivain.
L’évènement médiatique et les « bulles littéraires »
Ce sont toujours les mêmes sujets qui reviennent périodiquement : la littérature peut-elle tout dire ? Peut-on interdire … ? etc… L’écrivain sera jugé médiatiquement, il défendra son droit absolu à la différence. S’il est sadique et pédophile, ce sera l’expression de sa différence sexuelle ; en revanche, s’il exprime des réserves sur les juifs, il sera condamnable pour avoir refusé la différence et parce qu’il est accusé d’exprimer la pensée secrète de Monsieur Toutlemonde, de ce qu’on a appelé « la France moisie ».
Il en résulte une situation pour l’écrivain où rien ne lui est fondamentalement interdit ; il est plutôt recommandé de transgresser, de tout dire c’est sa liberté. Il est essentiellement jugé à l’aune de son rapport au réel ou de ce que les médias appellent « la réalité ».
Vous remarquerez qu’aujourd’hui, toutes les critiques d’œuvres littéraires sont à la recherche d’un élément politique, d’un élément intime contenu dans telle ou telle œuvre.
Au final, l’écrivain peut tout dire mais en fait il ne peut rien dire. En d’autres termes, rien ne se passe.
Ce « scandale » ou cet « interdit artificiellement mis en place et rituellement transgressé permet à la littérature de se donner l’illusion de rapport à la réalité. On est en face d’œuvres dépourvues de travail de la langue et de travail artistique mais qu’on agrémente de certains dispositifs qui vont créer du langage, qui vont créer un évènement.
Et le journaliste littéraire, quelque soit la qualité de l’œuvre proposée va en parler dès lors où il considère que c’est un évènement, donc qu’il est de son devoir de journaliste d’en parler et que « l’évènement » dira-t-il « interroge notre société ». La boucle est bouclée. Vous créez un évènement, cet évènement représente la réalité et donc il est de notre devoir à nous journalistes d’en parler. On dit qu’il se créé des bulles économiques, il se créé des bulles littéraires !
Une espèce de bulle de fausse réalité qui sont des bulles de langage journalistique où le faux interdit devient, pour la littérature, une sorte d’assistance respiratoire qui donne à l’écrivain l’impression qu’il existe encore, que la littérature attaque la réalité.
Le travail du romancier
Par ailleurs, cette bulle confère à « l’intellectuel qui dénonce » une légitimité. Beaucoup d’intellectuels sont désespérément à la recherche de leur « affaire Dreyfus ». Ils voudraient bien être Zola donc ils la traquent partout leur affaire Dreyfus. « On attaque un juif, on attaque un juif, on attaque un juif, je pourrais être Zola, je vais pouvoir publier J’ACCUSE ».
Je crois que le travail du romancier consiste à montrer non pas cette évidence du réel, mais plutôt la difficulté à faire advenir ce réel. Non à justifier la singularité -ce qu’on voudrait qu’il fasse- (« c’est bon parce que c’est moi, c’est moi qui suis moi, et je le publie donc vous ne pouvez pas l’attaquer puisque c’est moi ».) mais plutôt à montrer l’universel dans le singulier.
Écrivains et journalistes : contre-pouvoir ou Pouvoir contemporain ?
Jusqu’à présent nous nous représentons, écrivains et journalistes, luttant pour leur liberté contre les interdits de la morale et du pouvoir. Nous en sommes encore là : la liberté de la Presse contre le pouvoir. En réalité, les interdits, et la censure dans le champ littéraire touchent les artistes et les créateurs mais le vrai pouvoir contemporain est le pouvoir médiatique.
On considère les artistiques et les écrivains comme respectables en soi, respectables à priori.
Bertrand Leclair, critique littéraire, a publié « Verticalité de la littérature , pour en finir avec le « jugement » critique » où il déclare que toute critique négative était ipso facto condamnable et qu’elle n’avait pas lieu d’être.
En gros, le discernement est devenu impossible dans la production artistique et littéraire contemporaine. Dès lors que certains se sont risqué à dire: « bon.. ça c’est bien et ça ça l’est moins, et vous allez penser que je caricature mais je ne caricature pas » on les a immédiatement traité de « réactionnaire », terme le plus courant, « populiste » est assez pratique parce que ça veut dire un certain nombre de choses sans les dire directement, ca veut dire de « nazi ».
Point Godwin / indignocratie
Exemples:
1) Mon cas personnel [i.e. Pierre Jourde, note du relecteur]
J’ai publié une sorte d’attaque contre certains poètes contemporain en disant qu’ils exprimaient une sorte d’académisme notamment dans leur forme et j’ai reçu une lettre très circonstanciée de l’un de ces poètes m’expliquant que déjà à Berlin dans les années trente les nazis brûlaient des livres.
2) « Requiem pour une avant-garde » Benoit Duteurtre (1995)
L’auteur s’en prenait à ce que lui (et Baudrillard) estimaient être les impasses d’une certaine avant-gardes.
Réaction du journal « Le Monde » ? Sachant que Duteurtre était tout sauf un fasciste, un gaulliste à la rigueur:
« Faurisson a lui-même commencé par critiquer Lautréamont » ».
3) « Artistes sans art ?» et « Qui a peur de la littérature? » de Jean-Philippe Domecq
a) Dans « Qui a peur de la littérature? » Domecq disait qu’on peut tout critiquer aujourd’hui sauf le champ artistique et littéraire contemporain et que si vous le faites vous serez:
premièrement, attaqué sur vos intentions supposées,
deuxièmement, qualifié « d’extrême droite »,
troisièmement, accusé d’avoir critiqué parce que vous êtes un raté, un aigri, etc.
L’extraordinaire, c’est que les réactions à son livre furent exactement fidèles à ces trois points annoncés et décrits.
b) Dans « Artistes sans art ?» , un livre extrêmement modéré et très circonstancié, Domecq disait que Buren n’était pas un artiste intéressant. Alors que Domecq est un socialiste tendance Jospin, la revue « Art presse » a titré sur Domecq sur « le retour du nazisme, l’attaque de l’extrême-droite contre l’art contemporain ».
De même que Jean Clair, qui était quand même directeur du musée Picasso, disait que certains aspects de l’art contemporain, notamment la merde de l’artiste en bocal n’étaient pas forcément intéressants. Le débat qui s’ensuivit était argumenté. Mais, ici, Domecq n’a pas été discuté.
4) Lorsque j’ai publié « La littérature sans estomac » [Pierre JOURDE (2002) , note du relecteur]
dix ans après Domecq, j’ai attaqué des écrivains, j’en ai défendu d’autres – écrivains d’avant-garde. En défendant Valère Novarina, qui vient de la revue « TXT », j’avais l’impression de défendre un écrivain d’avant-garde.En attaquant Frédéric Beigbeder, je n’avais pas l’impression d’attaquer un écrivain d’avant-garde.
Une fois encore, les réactions furent bien celles prévues par Domecq : j’écrivais ça parce que:
j’était un écrivain raté,
pour me faire une place parmi les écrivains,
parce j’étais populiste et que je faisais de la « lepénisation des esprits », etc.
En résumé, on a affaire à un champ artistique et littéraire où une certaine avant-garde ne pense plus et ne « se » pense plus. Par conséquent, son unique défense consiste à porter le débat sur ce terrain-là, parce qu’elle ne sait plus dire quoi d’autre sur ses propres productions.
5) L’exposition Jeff KOONS à Versailles
Rappelons que Jeff Koons est un ancien trader, il aussi bien un commerçant qu’un artiste qui figure dans les plus grandes collections: les collections Pineau. Ses productions ont été présentées sur le grand canal de Venise.
On a assisté à une sorte de levée de bouclier du genre «Comment ! Exposer ces horreurs à Versailles! C’est terrible! etc.. »
La commissaire de l’exposition est intervenu à l’antenne et en l’on sentait qu’elle était heureuse d’avoir ces réactions qui pouvait enfin faire passer Jeffs Koons pour Cézanne. Pour Cézanne attaqué et vilipendé. A ceci près que le champ artistique a complètement changé. Cézanne était complètement hors de la reconnaissance officielle alors que Jeff Koons est en plein dedans.
Et que il y a, je crois, à la fois tromperie et illusion sur ce déplacement du champ, c’est que du point de vue de son rapport aux institutions Jeff Koons c’est pas du tout Cézanne, c’est un pompier en réalité. C’est quelqu’un qui est absolument reconnu, adoubé, c’est quelqu’un qui figurera dans les salles d’art pompier des siècles futur et pas du tout dans les Cézannes. En tout cas il est dans ce rapport-là. A la fois aux mécènes et à la fois à l’art officiel.
Ce qui au fond est assez étonnant, c’est qu’on en arrive à un point où un certain nombre de personnes, artistiquement, sont un peu comme..comme certains calvinistes. Ce ne sont pas leurs œuvres qui comptent, ils sont justifiés en eux-même et en soi. Et par conséquent toute attaques contre eux est injustifiable. Je vais vous donner trois exemples qui me semblent assez parlant.
6) Julia KRISTEVA
Il y a quelques années, un livre de Julia Kristeva a fait l’objet d’une critique élogieuse mais nuancée dans le magazine « Lire ». Je connaissais la journaliste à l’origine de cette critique et elle m’a dit que la direction de « Lire » avait reçu, de la part de Julia Kristeva, une lettre demandant le renvoi de la journaliste qui avait osé émettre une réserve sur son livre.
7) Philippe SOLLERS
A peu près à la même époque, la responsable du rayon livre du Bon Marché rencontre Philippe Sollers dans un cocktail chez Gallimard et lui dit « j’ai moins aimé votre dernier livre, etc. ».
Cette même journaliste m’a expliqué que Sollers, rapportant la chose à la directrice littéraire de Gallimard de l’époque, laquelle écrit immédiatement au Bon Marché demandant le renvoi de l’insolente ou l’obtention d’une lettre d’excuse.
Au final, Sollers a eu sa lettre d’excuse.
un autre cas cas personnel [i.e. Pierre JOURDE, note du relecteur]
J’ai été mis en cause directement, lors d’une tribune au festival «Étonnants voyageurs» de Saint Malô où j’ai évoqué les conflits d’intérêts au sein du journal « Le Monde ».
Deux journalistes du journal « Le Monde » MONDE sont intervenus sans se présenter pour me dire à quel point j’étais un raté et un aigri qui se rattrapait de ses échecs. Le modérateur de la tribune était Jean-Marie Laclavetine, directeur littéraire chez Gallimard.
Dans la semaine, Antoine Gallimard a reçu une lettre de la directrice du « Monde des Livres » lui demandant le renvoi de Jean-Marie Laclavetine.
Le cas du journal « Le Monde »
1) Edwy Plenel a bien résumé l’idée de cette censure sous forme de slogan, suite à des attaques contre le journal « Le Monde » : «Les gens qui attaquent « Le Monde » sont des ennemis de la Liberté » …
Cela me semble typique de la pensée soviétique : les journaux sont absolument convaincus d’incarner la liberté, la pensée vraie, la pensée juste.
Je me souviens d’une conversation dans un train avec une connaissance qui voulait m’inviter et tout-à-coup s’exclame: « Ah zut ! Je ne vais plus avoir d’articles dans LE MONDE ». Réaction de peur.
J’avais un livre qui devait sortir en édition POCKET, je reçois un mail des éditions POCKET en disant «On ne va pas sortir votre livre tout de suite.»
Ensuite je devais donner à la revue « Les Temps Modernes », la revue de Sartre, « chemin de la liberté », un article alors sur l’université sans rapport avec la question et j’apprends par un membre du comité des « Temps Modernes » que Claude Lanzmann a téléphoné au journal « Le Monde » et a immédiatement fait retiré – sur épreuve – l’article que je devais donner au « Les Temps Modernes ».
3) Encore récemment un journaliste du MONDE est venu chez moi pour tirer mon portrait et m’interroger.
Trois jours après il me téléphone pour me dire « ça ne va pas être possible parce qu’il y a eu une intervention du « Monde des livres » qui a dit que…voila..on ne ferait pas cet article ».
4) Une attachée de presse des éditions Balland (même maison que « L’esprit des péninsules » où j’ai publié la plupart de mes textes jusqu’à présent) va voir Claire Devarrieux (responsable littéraire du journal Libération) pour lui proposer un roman publié aux éditions Balland. Et Claire Devarrieux lui répond: « Balland et nous nous ne partageons pas les mêmes valeurs, votre maison publie quelqu’un comme Pierre Jourde et on ne va pas parler de ses livres »
En vingt ans, j’ai publié une quarantaine de livres et je n’ai jamais eu une ligne dans le supplément littéraire de Libération. Pourquoi? Une des raisons en a été donnée à la sortie de « La littérature sans estomac » par un journaliste de Libération s’exprimant en réunion publique, Jean-Didier Wagneur, disant: « on ne va quand même pas parler de quelqu’un qui attaque Le Monde ».
Aujourd’hui, Léo Ferré ne chanterait plus « Poètes, vos papiers » mais « Critiques, vos papiers ».
Cette censure-là, qui à mon sens, est la censure réelle est d’autant plus efficace qu’elle est invisible.
Si vous faites un procès c’est visible ça fait du bruit. Si vous ne parlez pas, personne ne le saura. Et c’est même plus subtile que ça: si vous parvenez à publier et à exister, c’est mon cas, on vous dit deux choses possibles :
«Vous n’êtes pas censuré puisque vous publiez ! ».
« Vous êtes comme les autres, vous êtes intégré au système puisque vous publiez, donc comment pouvez-vous être critique ? »
Le mot de l’histoire a été donné par Nicolas Bourriaud, cofondateur de la «Revue Perpendiculaire » dont Houellebecq a été renvoyé pour ‘pensée divergente’.Nicolas Bourriaud est intervenu sur Jean Clair, Domecq, etc, dans « Les Inrockuptibles » en 1997 disant: « peu importe les opinions qu’ils affichent, Clair, Domecq ou Fumaroli sont les meilleurs amis du FN ». Tout est dit.
Les médias et le Pouvoir.
Je crois que les médias orientent toute la question de la liberté d’expression autour de leur rapport au pouvoir politique, ils ont tendance à occulter leurs relations au pouvoir économique, de sorte qu’on en arrive à des discours oxymoriques et monstrueux.
1) Quand le banquier Pigasse devient propriétaire des Inrockuptibles, il dit qu’il va créer un ‘news rebelle’.
Donc c’est la banque qui donne des certificats de rebellitude à ce qu’elle achète.
2) Pierre Bergé et Pigasse viennent de s’offrir Le Monde.
3) Pierre Bergé est le mécène du « Prix décembre » où figure Philippe Sollers, dirigeant la collection L’Infini
4) Le Prix décembre 2007 a été attribué à Yannick Haenel dont l’éditeur était Philippe Sollers.
5) Lorsque j’ai critiqué la directrice du journal Le Monde, elle a répondu à mon éditeur, Eric Naulleau, que c’était normal parce qu’elle était lesbienne, et qu’il y avait des homosexuels qui détestaient les lesbiennes et que je devais être homosexuel et sidéen. Là-dessus un journaliste de « Tétu », journal homosexuel, va l’interroger et lui demande de s’expliquer sur cette question. Et le papier, à la demande de la directrice du MONDE, a été retiré de « Tétu » par Pierre Bergé.
L’autocensure
Autre forme invisible de la censure que je ressens plus forte depuis quelques années. Le conseil juridique prend de l’importance chez les éditeurs et de moins en moins de textes arrivent à passer sans qu’un avocat ait mis le nez dedans.
Certaines autocensures sont « permanentes ».
Le cas de l’Islam :
Certains journaux se sont interdit de publier les caricatures de Mahomet, des opéras où figurait Mahomet se sont autocensuré, des dessins érotiques en 2006 ont été écartés d’une exposition d’une galerie Londonienne, d’elle-même on ne leur a pas demandé hein pour ne pas heurter les musulmans qui habitent le quartier.
Cas personnel [i.e. Pierre Jourde, note du relecteur] En ce qui me concerne, je me suis autocensuré dans «C’est la culture qu’on assassine » dans laquelle je disais ce que je vous ai dit sur Pierre Bergé mais j’employais le mot ‘maffieux’ et le conseil juridique de mon éditeur a refusé.
Le cas Emmanuel Pierrat:
Je le connais un peu, c’est un type très sympathique, comme avocat il se trouve au cœur des ces problèmes et de ces ambigüités de la censure contemporaine.
D’un côté, il est quelqu’un qui défend des écrivains, qui défend des journalistes, il a défendu Houellebecq.
Dans « Le livre noir de la censure », il se présente comme contempteur de la censure et dénonce « une société bardée d’interdits », il déclare que « l’autocensure est la forme suprême de la censure ».
Et en même temps il est conseil de certains éditeurs. Il est conseil de certains éditeurs pour leur éviter des problèmes judiciaires. Et pour leur éviter des problèmes judiciaires, il leur fait supprimer en amont un certain nombre de choses.
C’est-à-dire qu’il est censeur. Il est censeur en amont. Il est un des maîtres aujourd’hui de l’autocensure éditoriale.
Il se trouve que j’ai eu maille à partir avec lui dans deux points :
1) à la suite de cette divergence avec Le Monde, j’avais écrit, ironiquement que: Jean-Luc Douin (à l’époque, journaliste au Monde) était un modèle de rigueur.Et je donnais des exemples évidemment qui montraient qu’il ne l’était pas: fausses citations, etc. Et que Josyane Savigneau faisait un usage maximal des ses capacités intellectuelles.
Puis, Maître Pierrat, avocat du Monde, m’envoie une mise-en-demeure, me demandant de supprimer de l’article incriminé, ces deux expressions qui constituent des diffamations au terme de la loi..etc..etc.
Je lui réponds et je publie ma réponse dans un petit livre où je parlais de la réception de «La littérature sans estomac» qui s’appelle «Petit déjeuner chez tyrannie » que j’ai publié avec Eric Naulleau.
Je publie cette réponse et je dis « écoutez maître Pierrat, je suis absolument d’accord, vous avez tout à fait raison, mais plutôt que de retirer, je vous propose de reformuler ces diffamations et j’écrirai donc : Jean-Luc Douin n’est pas un modèle de rigueur et Josyane Savigneau fait un usage minimal des ses capacités intellectuelles » et évidemment l’affaire en est restée là.
2) Le magazine Chronic’art nous interviewe Eric Naulleau et moi [Pierre Jourde] toujours à propos du Monde.
Or Chronic’art appartient à l’éditeur Léo Scheer. Léo Scheer est une personne qui a besoin d’articles dans Le Monde il ne peut pas accepter que Chronic’art remette en cause Le Monde. Donc sur le conseil de Maître Pierrat, il fait supprimer les deux pages d’interview qui devait faire paraître dans Chronic’art. Mais, comme il est malin, il veut que ça fasse vendre et qu’on en parle. Donc voilà ce que ça a donné dans Chronic’art. [Pierre Jourde montre au public une double page barrée du mot en rouge et grand de censure] …Usage publicitaire et commerciale de la censure !
Vous ne dites rien mais vous dites que vous ne le dites pas. De sorte que j’en fini par me demander si le rôle pervers de maître Pierrat ne serait pas de surestimer l’importance des interdits, je pense que c’est ce qu’il fait en permanence, pour justifier son rôle. Dans la mesure où très souvent les choses qu’il fait interdire [n’ont] pas des chances énormes d’être condamnées mais il faut qu’il fasse peur. Donc qu’il fasse peur à l’éditeur c’est son travail.
Conclusion:
Je crois que la tendance est au renversement de la situation par rapport au XIXème siècle. On avait d’un côté le pouvoir politique, de l’autre la liberté de la Presse et des Ecrivains. Je crois de plus en plus que ce paradigme-là se modifie en Pouvoir médiatique contre Liberté critique.
Le mythe de l’interdit servant à masquer ce renversement – bien qu’il s’appuie sur quelques réalités, de sorte qu’on se trouve dans un champ littéraire qui pratique d’un côté des provocations sans contenu, des rebellions de confort, des protestations rituelles ; avec ce qui manque par-dessus-tout une absence de critique.
Le véritable interdit, je crois que c’est la mainmise de l’industrie médiatique sur nos représentations, en ce sens, c’est la littérature qui est une lutte pour la complexité.
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Bonne initiative, mais le problème est qu’il s’agit là d’une retranscription mot à mot du langage parlé. Une vraie bonne retranscription implique de supprimer tous les tics de langage et de remettre un minimum en forme le texte, pour avoir quelque chose de fluide à la lecture. Retranscrire mot pour mot des phrases telles que : “« Censure mythique, censure réelle » ça pourrait aussi bien être « censure visible, censure invisible » quelque chose comme ça.. parce que ..il me semble..il me semble.. que nous vivons en grande partie, en grande partie, c’est un postulat si vous voulez sur…en tout cas le grand public vit sur une sorte de représentation [...]” rend rapidement le texte illisible et la lecture fatigante…
Il suffit de lire des interviews dans n’importe quel magazine ou site internet pour se rendre compte que l’on ne retranscrit jamais les propos mot à mot…
J’ajoute à ce qu’a dit Félix qu’il serait bon d’espacer le texte.
Félix : champion du monde de la critique, mais n’a jamais retranscrit une seule vidéo pour E&D…
J’abonde dans le sens de Félix. Sans vouloir trop faire mon chiant et revenir encore une fois avec cette vieille scie, j’ajouterais tout de même qu’éviter les fautes d’orthographe les plus grossières n’est pas un luxe superfétatoire, surtout lorsque le sujet traité touche de près ou de loin à la littérature.
Quoi qu’il en soit, merci à l’auteur de cette retranscription, ma foi, très intéressante.
Je comprends la critique. J’ai retranscrit la conférence sans rien en retirer.
Pierre Jourde ne s’est pas exprimé de façon linéaire, ce n’était pas un exposé.
La conférence est très intéressante néanmoins.
Une interview aurait été différente dans la forme.
Le plus dur est de mettre par écrit, la mise-en-forme et la correction sont plus faciles.
Vous avez la vidéo et le texte, que quelqu’un se propose à faire la bonne mise-en-page, et les quelques corrections que j’ai oublié.
@Marc
encore merci, et ne faites pas attention aux aigris. Ceux-ci peuvent toujours corriger votre transcription et me la renvoyer pour que je la mette à jour, mais ils ne le feront pas parce que la critique est bien plus simple.
@ Jean,
J’entame la relecture et la transcription.
Je me lance dans la remise en page.
Ah bah mince on est 2 sur le coup, pourquoi je n’ai pas vu le message précédent ?… Tant pis je termine et Jean prendra la meilleure version.
Sur le fond j’ai quand même un problème avec l’analyse de Pierre Jourde. Le Droit à l’image, le respect de la vie privée, les lois mémorielles, dont s’emparent la société civile sont tout de même bien des armes fournies par l’Etat, non ? La Halde, n’est-ce pas l’Etat au fond ?
Sans cette accumulation de lois et sans ces organisations bien-pensantes financées par les pouvoirs publics il ne resterait que les luttes d’influences – inévitables – celles décrites vers la fin de la conférence.
L’Etat n’attaque plus directement, mais il me semble qu’il est totalement responsable de la dérive actuelle.
Juste une remarque sur ce passage : “On nous raconte tout maintenant, on lit que ces efforts psychopathiques sont à leur insu isomorphes à l’état concret de l’époque dont ils deviennent alors l’apologie et non le revers maudit comme l’espère encore leurs auteurs par je-ne-sais-quelle naïveté superlative.”
=> A la place de “on lit”, j’ai compris “l’ennui”. Ce n’est pas hyper clair mais ça me semble plus cohérent. Sinon une faute d’orthographe, c’est “comme l’espèrent” (et non “l’espère”).
Dans Le Magazine des Livres n°32, sept-oct 2011, on retrouve la transcription par Pierre Jourde de cette conférence. Pages 78-85
@saidchomsky
Par ailleurs à quand le nouvel article de saidchomsky ?
merci pour l’info. Selon toi il l’a pompée ici ?