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Thierry Saussez : le naufrage d’un esprit brillant

9 janvier 2012, 11:49 Auteur : Jean 3 commentaires

Thierry Saussez (photo) est sans doute l’une des personnes les plus influentes en France, et pourtant son nom ne vous dit rien. Il en va ainsi des spin doctors, ces conseillers en communication qui font et défont la vie politique française depuis Mitterrand et même Giscard. Le profil de Saussez est toutefois intéressant : dans les années 90, et même peu avant l’arrivée au pouvoir de Sarkozy (dont il est conseiller en communication), il parlait vrai sur la démocratie qui “n’est plus représentative mais cathodique”. Autant dire qu’elle n’est plus démocratique. Analyse d’un basculement.

Wikipedia nous apprend que “Thierry Saussez est né le 8 février 1949 à Bois-Colombes (Hauts-de-Seine). Ancien Président de l’agence Image et Stratégie Europe, conseiller en communication de Nicolas Sarkozy, nommé à la tête du Service d’Information du Gouvernement (SIG) le 16 avril 2008, il annonce le 11 octobre 2010 son intention de démissionner lors du remaniement ministériel prévu à l’automne 2010.”

Voici le genre de déclaration qu’il a faite très récemment au micro de RTL, défendant son bilan à la tête du SIG :
La communication sauve des vies, il faut arrêter de la salir pour des raisons politiciennes.
Probablement sur les 2000 ou les 3000 sondages réalisés chaque année, il y a une dizaine de bricoles, de trucs où on a peut-être posé une question qu’il ne fallait pas ou un marché qu’on n’a pas fait bien, si on en est à se demander si M. Giacometti méritait d’avoir quelques honoraires au ministère de l’Intérieur ou pas, tout cela parce que c’est un ami du Président de la République…
C’était le 7 novembre 2011 pour être précis (désolé, le milieu de l’émission est inaudible) :
Image de prévisualisation YouTube

Voici la manière dont le site Public Sénat le présentait récemment :
“Thierry Saussez, le patron du Service d’information du gouvernement (SIG) quitte les fonctions qu’il assumait depuis avril 2008. Proche de Nicolas Sarkozy depuis 20 ans, Thierry Saussez, souvent surnommé « Monsieur anti-couacs » par les médias, souhaite redevenir consultant politique.S’il se vante d’avoir développé le SIG, son bilan reste marqué par le bug du site France.fr et sur son projet avorté d’émission de télé gouvernementale, une idée lancée en 2008 sur Public Sénat.” Source : Public Sénat
Image de prévisualisation YouTube

On pourrait également citer cet exemple d’une mise en scène quand Thierry Saussez était conseiller en communication de Nicolas Sarkozy :
Image de prévisualisation YouTube

Mais le plus intéressant concernant M. Saussez réside sans doute dans les citations de ses propres livres, où il tombe littéralement le masque, à l’instar d’un Patrick le Lay déclarant que TF1 vend de l’espace de cerveau disponible pour Coca-Cola. Saussez met aussi la sauce, jugez-en plutôt :
La démocratie n’est plus représentative, elle est cathodique“, in Le Style réinvente la politique (2004).
Nous ne sommes plus ici par la volonté du peuple, nous sommes ici par la volonté des médias“, in Nous sommes ici par la volonté des médias (1990).

Si vous le voulez bien, arrêtons-nous sur ce dernier livre, que nous nous sommes procurés en occasion, et qui recèle un nombre incalculable de perles. Jugez-en par vous-mêmes, elles sont écrites par l’un de ceux qui sont à la tête de l’oligarchie médiatico-politico-bancaire actuelle, et non par Bourdieu ou Acrimed qui pourraient pourtant les signer des deux mains. C’est moi qui souligne les passages en gras.

Ce livre ne s’attaque pas aux hommes mais s’interroge sur le système. Ce qui est en cause, c’est l’évolution de la société et son déséquilibre profond engendrés par l’usage de la télévision au-delà de ce qu’elle peut offrir, l’instantanéité de l’information, le poids de l’image. A vouloir exercer une souveraineté, les médias se condamnent à se remettre en cause comme les autres pouvoirs – exécutif, législatif et judiciaire – que l’image a mis hors jeu, sur la touche de notre appétit réducteur et simplificateur.” pp. 7-8

Les pédiatres du monde entier nous ont avertis : les enfants négligent de plus en plus leur cadre de vie réel au profit du cadre imaginaire de la télévisions. Ils ne sont pas les seuls. Ce cadre imaginaire, construit et alimenté par les médias, donne la priorité à la scénographie sur les grands développements. Schématique, symbolique, il privilégie le marginal ou la référence et débouche sur une esthétique du mouvement, la communication comme une fin en soi.” p. 15

L’image supplante de plus en plus l’analyse.” p. 16

Avec la maîtrise de l’image, les médias nous montrent le monde. Avec le contrôle de l’agenda, ils nous disent à quoi nous devons penser. Par conformisme, ils nous disent à peu près tous la même chose. Avec leurs effets, ils nous disent aussi parfois ce qu’il faut penser.” p. 24

“Tout doit être traité dans le sens de la ritualisation et de la personnalisation offrant une matière succinte et visible.” p. 28

Tenir l’agenda, c’est fixer le calendrier des événements, dire ce qui est important ou ne l’est pas, décider d’attirer l’attention sur un problème donné, mettre en relief un sujet même anecdotique, créer le climat autour duquel sera reçue et entretenue l’information. Ce pouvoir n’est plus dans les gouvernements, les parlements, les institutions, qui courent, d’ailleurs, après le système pour créer des événements susceptibles de retenir l’attention des médias. Il est dans les salles de rédaction.” pp. 29-30

A ce stade de la réflexion, la question n’est pas de savoir si ce processus a une influence sur l’opinion. C’est l’évidence. La plupart des recherches montrent que l’attention accordée par les médias à un enjeu augmente son importance aux yeux de l’opinion.” p. 33

Il n’y a de réalité perceptible par le plus grand nombre qu’à partir de l’usage des médias. Il est donc naturel que la consommation des produits, les pratiques culturelles, économiques, sociales, religieuses, humanitaires se transforment sous l’influence des médias. La logique du système médiatique que rien n’arrête sur son chemin le conduit également à faire sa justice lui-même, à s’insérer dans le fonctionnement des institutions, à placer en situation de dépendance l’ensemble de la classe politique, à imposer, au profit de personnalités sélectionnées par ses soins, le spectacle sur le débat.” p. 109

Les médias ont changé les règles de fonctionnement de la démocratie. Mais ne peut-on aller jusqu’à imaginer qu’ils compromettent un jour la démocratie ?” p. 137

Pour donner du spectacle, mieux vaut être un professionnel. Les hommes politiques ont concurrencé très ponctuellement les artistes sur leur terrain, ces derniers confisquant durablement une partie de la mise en scène du message politique et surtout sociétal.” p. 150

Les médias ont des pouvoirs. Ils déterminent les personnalités admises à s’exprimer, contrôlent la mise en scène, transforment les journalistes en stars aptes à concurrencer leurs invités, s’appuient sur l’opinion pour affirmer leur légitimité. L’archaïsme d’une bonne partie de la classe politique la conduit non à faire face, mais à se marginaliser elle-même. Puisque tout est médiatique, il fallait bien que la société le devienne en se moulant dans cette réalité dominante. De consommatrice, elle est devenue consommée par les médias, consumée par l’image, téléviciée au plus profond d’elle-même. Les médias ont le pouvoir, la société est à leur image.” p. 169

Enfin, il convenait d’exprimer plus fortement la légitimité des émissions de télévision en s’appuyant sur l’opinion. Seul le peuple est souverain et délègue une partie de cette souveraineté aux élus. Il était donc indispensable que les médias, dans leur face-à-face avec la classe politique, acquièrent une parcelle de souveraineté. C’est là qu’interviennent les sondages. Ils sont les plus souvent destinés à exploitation par les  médias et constituent dans un pays qui publie deux à trois sondages par jour en moyenne – un record du monde – la façon la plus simple de faire l’événement.” p. 178

La boucle médiatique est bouclée.

Categories : Médias

3 commentaires

  1. Vautrin dit :

    Sans doute.
    Le tout serait de reconnaître une fois pour toutes que “les médias” sont en fait un Propaganda Staffel.
    Il ne s’agit nullement de “communication”, mais bien d’une adresse vectorisée. La communication, c’est bien autre chose.

  2. Kévin dit :

    Article extrêmement intéressant, le cas de Saussez a l’air des plus significatifs dans le processus de cooptation/corruption de nos élites. Ce que disait Saussez rejoint notamment les propos de Bernard Stiegler sur la télécratie (qui avaient été relayés sur E&D).

    http://www.youtube.com/watch?v=WgCbaLQahQg

    PS : Juste un conseil : n’utiliser un article Wikipédia que pour les sources qu’il indique, et utiliser celles-ci (et non pas l’article lui-même) après les avoir vérifiées.

  3. Kévin dit :

    A noter que Thierry Saussez n’est plus conseiller en communication pour Sarkozy, il a quitté son poste de délégué interministériel fin 2010.

    http://www.thierry-saussez.com/biographie/

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