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Traduction de la conférence de Vladimir Babenko sur la radioprotection au Japon

14 novembre 2011, 1:33 Auteur : Jean 0 commentaire

En exclusivité pour Enquête & Débat, voici la traduction de la conférence de presse donnée à Tokyo le 12 octobre 2011 par Vladimir Babenko (photo). La vidéo de la conférence est accessible ici pour ceux qui parlent japonais et/ou russe. Merci infiniment à Lisa pour la traduction. Babenko Vladimir Ivanovitch est actuellement le directeur adjoint de l’Institut de radioprotection BelRad (ONG créée à Minsk par Vassili Nesterenko, voir ce lien et son portrait sur wikipedia). Né en 1952 dans la région de Kaliningrad, il est diplômé de la faculté de géographie de l’Université de Minsk (Biélorussie). De 1993 à ce jour il travaille à l’Institut de radioprotection BelRad à Minsk. A partir de 1996 il dirige le Laboratoire de spectrométrie du corps humain de l’Institut BelRad. A partir de 2008, il est le directeur adjoint de BelRad.

Bonjour mesdames et messieurs. Je vis à Minsk et je travaille à l’Institut de radioprotection Belrad. Je voudrais vous parler de l’expérience acquise par notre institut, et de la manière dont il a été créé en espérant que le peuple japonais pourra y trouver des choses utiles pour résoudre les problèmes survenus ici.
Belrad est une organisation non gouvernementale. L’institut a été créé en 1990 par le professeur Vassili Nesterenko qui fut pendant de longues années son directeur immuable et un générateur d’idées intarissable. Pour créer l’institut il fut aidé par l’académicien Sakharov, l’écrivain biélorusse Ales Adamovitch et le champion du monde des échecs Anatoli Karpov.
Dans quel but Belrad a-t-il été créé ?
Après la catastrophe de Tchernobyl l’Etat crée des services radiologiques dans divers secteurs : agriculture, eau et forêts etc… Une seule couche de la population reste en dehors des contrôles radiologiques de l’État – les habitants des campagnes vivant dans les territoires contaminés. Ils n’ont aucun moyen de contrôler la contamination des aliments, du sol de leurs potagers, ni de savoir s’ils sont eux-mêmes contaminés par des substances radioactives. Il faut combler cette lacune et c’est une des raisons de la création de l’institut. Il y a une autre raison : les gens si souvent trompés par de fausses données sur la situation après Tchernobyl, ne font plus confiance aux mesures faites par l’État. On plaisante à ce sujet que les dosimètres de l’État n’ont pas sur leur cadran de chiffre supérieur à 15.
Avant Tchernobyl le professeur Nesterenko, fondateur de Belrad, est directeur de l’Institut de l’énergie nucléaire de Minsk. Après la catastrophe, il comprend que les hommes ne sont pas encore prêts à utiliser une énergie aussi complexe que l’énergie atomique et il consacre tous ses efforts à trouver les moyens de surmonter les conséquences de la catastrophe. Quatre années s’écoulent entre Tchernobyl et la création de l ‘institut Belrad. En ces 4 ans l’idée de l’institut prend forme, il faut trouver un local, l’équiper, trouver le personnel et – le plus difficile – surmonter les innombrables obstacles administratifs.
En vingt ans de fonctionnement l’Institut Belrad crée plusieurs sphères d’activité, chaque nouvelle activité découlant de manière logique de la précédente.
Notre premier secteur d’activité a été l’élaboration et la production de radiamètres – c’est à dire d’appareils nécessaires pour contrôler la contamination des aliments, des matières premières agricoles et des fourrages – et de dosimètres pour évaluer le débit de dose dans les localités et les terres cultivées.
Ensuite nous avons créé un centre éducatif pour former des dosimétristes et des radiamétristes parmi les habitants des régions contaminées, autrement dit des gens capables de se servir de nos appareils de mesure. Une fois que nous avons pu disposer d’appareils de mesure et de cadres qualifiés pour s’en servir, nous avons créé dans les territoires contaminés du Belarus 370 Centres de contrôle radiologique où les habitants de la région pouvaient gratuitement apporter leurs produits et contrôler leur teneur en radionucléides. La création et l’exploitation de ces centres étaient financés par l’État mais à partir de 1996 le nombre des centres locaux a commencé à diminuer progressivement jusqu’au jour où ils ont complétement disparu. La raison en est évidente. D’ailleurs on n’a même pas essayé de nous la cacher. L’État a commencé à agir selon le principe « pas d’information – pas de problèmes », or les centres locaux fournissaient énormément d’informations sur les aliments régionaux, sur le fait qu’il y avait des problèmes qui attendaient d’être résolus.
Nous considérons le contrôle des aliments comme un aspect très important de la radioprotection et nous avons fini par trouver une issue. Mais je vous en parlerai un peu plus tard.
Le travail des Centres locaux nous a permis de constituer une grande base de données sur la contamination des produits alimentaires régionaux. Il y a des aliments contaminés que les gens sont bien obligés de manger, par conséquent leur corps contient aussi des substances radioactives. Nous devions répondre à la question : que faire dans ce cas ?
Pour y répondre l’Institut a entrepris une nouvelle activité – le suivi radiologique des enfants habitant dans les territoires contaminés. Pourquoi des enfants seulement ? Je serai franc : nous n’avions tout simplement pas assez de forces pour contrôler tous les habitants. Alors nous avons choisi la catégorie la moins protégée de la population, celle qui mérite notre plus grande attention – les enfants. Au jour d’aujourd’hui nous avons effectué plus de 450 000 mesures de la contamination des enfants dans près de 300 localités. Il est évident que si les enfants mangent des produits contaminés et portent des radionucléides dans leur corps, il faut faire quelque chose. Les mesures faites à l’aide de spectromètres ont montré que les contaminations étaient parfois très fortes, certaines dangereuses pour la vie et la santé des enfants.
Il fallait faire quelque chose et c’est ce qui nous a conduit à notre nouvelle sphère d’activité – la mise au point et la fabrication d’enthérosorbants à base de pectine de pomme. Au début nous avons travaillé avec des additifs alimentaires produits en Ukraine. Mais l’Ukraine, c’était devenu l’étranger, il y avait la douane et toute sorte de taxes ce qui rendait ces produits très très chers à Minsk. Voilà pourquoi avec la collaboration de chercheurs de la RFA nous avons mis au point notre propre produit et nous en avons organisé la production. Il s’est avéré trois fois moins cher que le produit ukrainien d’importation. C’est lui que nous avons alors utilisé.
Le suivi radiologique des enfants était dorénavant conforme à ce schéma : nous procédons d’abord à des premières mesures de la contamination du corps des enfants dans une école, ensuite nous faisons prendre aux enfants le produit à base de pectine et nous revenons dans un mois pour mesurer à nouveau leur contamination. Le but de cette seconde série de mesures n’était pas de se convaincre de l’efficacité du traitement, car elle nous était depuis longtemps évidente. Par ces secondes mesures nous voulions montrer aux gens que le problème n’était pas désespéré.
Presqu’au même moment nous avons créé à Belrad un service d’information. Toutes les données que nous obtenions par le contrôle de la contamination des aliments et des enfants étaient envoyées dans les écoles, aux services sanitaires, aux autorités locales et transmises au Comité d’État chargé des conséquences de Tchernobyl.
Parallèlement nous avons commencé notre activité éducative. Pour obtenir un résultat, il fallait que les gens comprennent. Il fallait leur raconter comment traiter les aliments, comment traiter les sols, comment se conduire dans un environnement contaminé. Il y a de nombreuses méthodes qui ne nécessitent pas de grands investissements financiers, qui n’ont besoin ni de résolutions gouvernementales, ni de décrets du président. Il suffit que les gens sachent ce qu’ils doivent faire. Et qu’ils veuillent bien le faire. Dans ce but nous avons cumulé notre activité de contrôle des aliments avec notre activité éducative, c’est à dire que nous avons créé un laboratoire mobile – un bus qui va de village en village – équipé de tous les appareils nécessaires pour contrôler les aliments apportés par les habitants. Les équipements sont simplement dotés d’écrans plus petits, il y a un ordinateur, un appareil de projection. Après la fin du travail, on fait une réunion avec les parents, ou bien on organise un séminaire pour les instituteurs, et on expose les résultats, on les explique en les accompagnant de recommandations sur la manière de faire face à cette situation.
Nous avons créé des laboratoires mobiles parce que quand nous avons tenté de créer ces centres de contrôle radiologique nous nous sommes heurtés à une exigence du ministère de la santé : ces centres devaient se trouver dans un bâtiment séparé, c’est à dire que nous devions construire ces bâtiments mais nous n’en avions pas les moyens. Ils nous ont dit : « impossible de faire ça dans les écoles car les gens y apporteront des produits contaminés ». Quel cynisme : il ne faut pas apporter de produits contaminés à l’école mais les enfants peuvent en manger chez eux, selon le ministère de la Santé.
Il y a encore une sphère d’activité que nous avons inventée et que nous réalisons – la création de Centres de culture radiologique pratique. Installés dans les écoles, ces centres peuvent avoir le statut de cours facultatifs, ou de cercles d’intérêt. L’important est que nous avons équipé ces centres de radiamètre et de dosimètres. Dans certaines écoles où ces centres existent les enfants, par exemple, vont ramasser des champignons dans divers coins de la forêt pour ensuite faire la carte de la forêt en y indiquant les secteurs où l’on peut ramasser des champignons car ils sont « propres », et ceux où il ne faut pas le faire. Ils explorent les pâturages en cherchant à comprendre pourquoi l’herbe de certains prés est propre et celle d’autres est contaminée. Ils en déduisent de quel pré le lait de la vache est bon. Ils apprennent à découvrir une logique, à mettre en évidence les sources de contamination du corps humain et des aliments. Dans une école les élèves ramassent des champignons, les analysent, voient quelles sont les espèces qui absorbent plus de radiation et lesquelles en absorbent moins, quelles parties du champignons en absorbent plus et lesquelles en absorbent moins. Bref, ce n’est pas dans les livres ni dans les journaux que les enfants apprennent ce qu’est la radiation ; ils voient de leurs yeux et font de leurs mains, ils sont capables de faire les mesures et d’évaluer eux-mêmes le taux de contamination.
Un jour un père est venu se plaindre : « qu’avez-vous fait de mon fils ? Ma femme voulait mettre dans la soupe des champignons séchés pour la rendre meilleure mais il s’est mis à crier : « Je t’interdis de me nourrir de champignons et d’en manger toi-même ! » C’est peut-être un cas extrême mais on voit que les familles apprennent bien mieux comment gérer la radiation par les enfants que par des conférences et des articles.
Nous avons encore d’autres sphères d’activité comme l’assainissement des enfants qui est aussi très important, cependant malgré toutes ces activités, il manque l’essentiel. On ne peut obtenir des résultats que si on développe toutes ces activités globalement ; quand on procédera au suivi radiologique à la fois de l’environnement, et des aliments, et des personnes, quand il y aura des programmes éducatifs, et des examens médicaux etc, etc. Lorsque tout cela fonctionnera, on pourra commencer à résoudre le problème.
L’aspect psychologique est non moins important. Il faut convaincre les gens et leur faire comprendre que même si le problème est réel, il ne faut pas paniquer. Le problème existe mais il peut et doit être résolu.
Au cours de ces années on aurait pu faire bien plus mais… on a perdu beaucoup de temps à « faire la guerre » à l’administration. Nous avons un ennemi personnel – le ministère de la Santé. Pour le ministère de la Santé, Belrad est comme une arête dans la gorge. Car selon le ministère il n’y a pas de problèmes au Belarus, tout va bien. Selon nos données, il y en a – pas catastrophiques, mais ils existent et il faut les régler. En 20 ans nous avons survécu à deux « guerres mondiales » : en 2001 et en 2007 quand on a activement tenté de fermer Belrad. Au lieu d’utiliser notre temps à un travail selon nous utile aux gens, nous le gaspillons en vaines batailles avec les officiels, mais que faire. Nous essayons à la fois de survivre nous-mêmes et d’aider les habitants à survivre. Voici en bref à quoi se consacre notre institut.
Question 1
a) Vous nous avez parlé de votre activité éducative et vous avez dit que les enfants mesurent eux-mêmes le taux de contamination des aliments. Au Japon on dit qu’il est très très difficile de mesurer la contamination des produits alimentaires. Comment des écoliers peuvent-ils le faire ?
Babenko. – D’après moi ce n’est pas très compliqué. Il suffit d’avoir un dosimètre, un radiamètre et une personne pour apprendre aux enfants à s’en servir. Utiliser ces appareils n’est pas difficile. On peut apprendre en une semaine.
b) Au Japon il y a des chercheurs, des spécialistes qui affirment que le césium ne présente pas de danger pour l’organisme humain. Qu’en pensez-vous ?
Babenko. – Le césium avec une demi-vie de 30 ans est absolument étranger au corps humain. Seuls les isotopes à la demi-vie comparable à celle de la terre peuvent se trouver dans l’organisme. Le thorium, le rubidium, l’uranium 238. S’il y a du césium, c’est soit les essais nucléaires, soit Tchernobyl, soit Fukushima. De plus, on peut faire ce calcul. Si un sujet a, mettons, 20 Bq/kg dans son corps et pèse 50 kg, cela fait 1000 Bq pour le corps entier. 1 Bq égale une désagrégation par seconde. Donc ce sujet subit 1000 désagrégations radioactives par seconde dans son organisme. Aucun médecin ne me prouvera que c’est inoffensif. Déjà en 2003 un rapport de la Commission européenne sur les risques radiologiques réunissant les travaux de médecins britanniques, américains, australiens et européens, montre sans équivoque que les faibles doses de radiation causées par le césium sont très dangereuses pour la santé. Seul quelqu’un qui n’a pas de césium dans le corps peut affirmer qu’il est inoffensif. J’ai répondu à votre question ? Je suis sûr qu’on peut faire confiance aux résultats des études médicales effectuées par le Pr. Bandajevski. Il affirme qu’un taux de césium de plus de 50 Bq/kg chez l’enfant provoque des altérations pathologiques irréversibles et extrêmement dangereuses.
Question 2
a) Dans laquelle des quatre zones définies au catalogue selon le degré de contamination des sols avez-vous procédé aux mesures de la radioactivité du corps chez les enfants ?
Babenko. –C’est qu’en nous préparant à mesurer la contamination des enfants, nous ne nous sommes pas fondés sur le catalogue qui prévoit quatre zones : de 1 à 5, de 5 à 15, de 15 à 40 et plus de quarante Curies au km². Pour nos mesures nous nous sommes basés sur nos données de contamination des aliments. Nous avions depuis longtemps observé que la contamination des aliments ne dépend pas toujours de la densité de contamination du territoire mais du coefficient du transfert du césium du sol à la plante. Nous avions fait une analyse : nous avions choisi 100 localités contaminées à des degrés divers et nous y avions comparé les taux moyens d’accumulation dans le corps. Nous n’avions découvert aucune corrélation entre les deux. Absolument aucune. Aussi nous avons effectué nos mesures dans les zones les plus diverses.
b) Que pensez-vous du Japon dans cette situation avec Fukushima ?

Babenko. –Ce que je pense du problème du Japon ? Premièrement, pour avoir une opinion il faut avoir suffisamment d’information, ce que je n’ai pas. Je peux seulement faire des suppositions. Je pense, entre autre, qu’il y a un problème mais que ce n’est pas une raison de paniquer. Il faut tout évaluer raisonnablement et réfléchir aux choses à faire, comment les faire, puis éventuellement entreprendre ce qui peut aider.
Question 3
Selon vous que devons-nous faire au Japon avec le nucléaire ? Faut-il développer ces technologies pour les rendre plus sûres ou faut-il utiliser de nouvelles sources d’énergie comme le solaire, l’éolien etc…

Babenko. – Personnellement, je ne suis pas partisan des centrales nucléaires car j’estime que la technologie actuelle n’est pas en mesure de garantir la sécurité. Par ailleurs, j’imagine combien d’énergie est nécessaire à un pays comme le Japon. Les nouvelles sources d’énergie que l’on connait pourront peut-être satisfaire le besoin en énergie du Japon.

Question 4
a) Des scientifiques japonais ont dit que ce qui est arrivé à Fukushima correspond à 20 bombes d’Hiroshima par la radiation émise, la quantité de radionucléides dispersés. A combien de bombes atomiques correspond Tchernobyl ?
Babenko. – Je ne sais pas à combien de bombes correspond l’accident de Tchernobyl, mais attention. Une bombe atomique c’est bien sûr horrible, c’est un terrible drame,c’est la mort de centaines de milliers de personnes. Mais une bombe atomique, c’est la radiation externe. La radiation externe agit sur l’homme tant qu’il se trouve dans la zone de radiation. Mais s’ il la quitte, l’irradiation cesse. Le danger des catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima est que les radionucléides pénètrent dedans, dans le corps de l’homme ; on ne cesse jamais d’être irradié quoi qu’on fasse : qu’on mange, qu’on dorme, qu’on marche, qu’on court ou qu’on reste assis. On est irradié en permanence.
b) Après Tchernobyl vous avez eu au Bélarus beaucoup de maladies. Des cancers etc… Pensez-vous qu’au Japon ce sera pareil dans l’avenir ?
Babenko. – En Biélorussie après Tchernobyl il y a eu beaucoup de malades, mais officiellement Tchernobyl a été reconnu comme ayant causé seulement des cancers de la thyroïde. Je ne pense pas que cela arrivera au Japon pour la raison qu’en Biélorussie il y a toujours eu, même avant Tchernobyl, un déficit d’iode. Pas assez d’iode de tout temps. Quand j’étais à l’école, je me souviens qu’on nous donnait des comprimés d’iode. Après Tchernobyl on n’a pas procédé aussitôt à la distribution de comprimés d’iode. La thyroïde qui en manquait a rapidement capté l’iode-131 radioactif. Je pense qu’au Japon où les gens mangent beaucoup de fruits de mer, c’est à dire des aliments contenant de l’iode – poisson, algues marines, il n’y aura pas ce problème de la thyroïde comme au Bélarus. En tous cas, je l’espère. Quant aux autres pathologies, je voudrais beaucoup croire qu’il n’y aura rien de grave. Mais vous devez m’excuser – ceci est du domaine médical et je n’ai aucun droit d’empiéter sur ce terrain.
Question 5
a) Au Bélarus on a établi des listes très précises des produits alimentaires avec leurs niveaux de contamination admissibles comme sur ce tableau. Au Japon cela a été fait plutôt grossièrement. Qu’en pensez-vous ?
Babenko. – Premièrement, ces normes ont été établies plusieurs fois. Tout de suite après l’accident on a établi des niveaux temporaires, puis des niveaux républicains, ensuite les niveaux de 1992, aujourd’hui ce sont ceux de 99 qui sont en vigueur. A mesure que le temps passait, ces normes devenaient plus sévères. Il faut dire que ces normes tiennent compte de la quantité d’aliments consommée par les gens. On a commencé par définir une ration alimentaire moyenne : la quantité d’eau qu’un homme boit, la quantité de pain, de champignons secs qu’il mange. En se basant là-dessus, on a calculé les niveaux admissibles de radiation de sorte à ne pas dépasser au total la dose d’un millisivert. Mais si l’on compare la quantité de champignons secs mangée par un citadin avec celle mangée par un habitant de la campagne, de la région de Gomel, par exemple, on aura des ordres de grandeur tout à fait différents. Pour ceux qui établissent les niveaux admissibles de radiation, la santé des gens est le dernier des soucis. Ce qui importe pour eux, c’est le facteur économique. Un exemple : on lit parmi les normes biélorusses pour les produits alimentaires pour nourrissons le chiffre de 37 Bq/l. C’est de la folie ! Les aliments pour nourrissons doivent être absolument propres, sans césium du tout. Quant aux normes japonaises, je suppose qu’elles sont au stade de la mise au point parce que ce que je vois est absolument incompréhensible. La norme pour l’eau potable est de 200 Bq par litre ! Donc si l’eau est contaminée à 150 Bq/l, elle sera reconnue comme conforme à la norme par tout contrôle, on peut donc la boire ! L’homme boit en moyenne, mettons, deux litres d’eau par jour. 150 multiplié par deux, cela lui fera 300 Bq par jour. Le lendemain encore 300. Il me reste à espérer que ces normes seront revues et prendront un aspect plus conforme aux nécessités réelles des gens.

b) Est-ce que ces normes sont strictement appliquées au Bélarus ? On les suit ? C’est contrôlé ? Y a-t-il des produits alimentaires illégaux ? Sont-elles efficaces pour diminuer la radioactivité du corps humain ?
Babenko. – Dans toutes les entreprises de l’industrie alimentaire biélorusses – même celles qui produisent du carton – il y a un contrôle à l’entrée des matières premières et un contrôle à la sortie du produit fini. S’il y a quelque chose qui ne correspond pas aux normes, le produit n’arrivera pas jusqu’au consommateur. C’est comme cela que fonctionnent les niveaux existant appelés RDU. Il y a des normes pour la viande, le pain. On mange ces produits et on se contamine un peu aujourd’hui, un peu demain, un peu après-demain. C’est ainsi qu’apparaissent les 15-20 becquerels par kilo de corps. Il est pratiquement impossible de déterminer la source de la contamination de l’organisme par le césium. Cela reste un mystère. Mais le danger principal provient surtout des légumes cultivés dans les potagers des particuliers, des baies cueillies dans la forêt, des poissons pêchés dans les rivières et les lacs. Quelles que soient les normes établies pour la viande, si l’habitant de la campagne va chasser le sanglier dans la forêt, elles ne lui seront d’aucun secours car le sanglier ne connaît ni zones, ni frontières et se nourrit là où il en a l’habitude . Les concentrations dans la viande du gibier sont souvent énormes. Le RDU n’est alors d’aucun secours.
Question 6
a) Il y a au Japon près d’un million de personnes qui devraient être évacuées car elles vivent dans les zones fortement contaminées. Et pas seulement à Fukushima. En attendant on lave les toits des maisons, on remplace la terre, mais seulement un petit pourcentage est parti. Que pensez-vous qu’il arrivera à ceux qui continuent à vivre dans la zone contaminée ?
La situation économique du Bélarus ne lui a pas permis d’évacuer un plus grand nombre de gens – près de 100.000. Au Japon les possibilités économiques sont bien supérieures, sans aucune comparaison possible, le pays est technologiquement plus développé. Peut-être faudrait-il procéder d’abord dans cette zone à une étude minutieuse pour déterminer si cette terre peut le plus rapidement possible être rendue propre à l’agriculture et à la vie des gens. Ce n’est qu’après qu’on pourrait prendre une décision. Il y a aujourd’hui différentes techniques pour décontaminer les sols, même les forêts, et les eaux. Nous avons proposé à l’Institut des forêts un projet pour décontaminer 100 ha de forêts dans la zone contaminée par Tchernobyl. La réponse a été brève, directe et claire : « vous êtes fous, ou quoi !!? » Mais le Japon devrait comparer le coût de la réhabilitation des sols avec le coût d’une évacuation et les pertes liées à l’exclusion des terres de l’économie nationale. Voir le plus avantageux. Et décider après. Je crois qu’au Japon, vu la densité de la population, on ne peut se permettre de gaspiller les terres et on devrait tout faire pour les garder.
b) L’autre question. On dit qu’après Tchernobyl l’espérence de vie a forteent baissé en Ukraine et au Bélarus. Elle serait passée de 70 à 54 ans. Est-ce vrai ?
Babenko. – Oui, c’est vrai. L’espérance de vie au Bélarus ne fait que baisser. Aujourd’hui la mortalité est encore supérieure à la natalité. Je pense à la région de Gomel, aux territoires contaminés par Tchernobyl.
Question 7
Vous mesurez la contamination des enfants depuis près de 20 ans. Auriez-vous des informations que les autres n’ont pas sur les conséquences de la contamination sur l’organisme humain ?
Babenko. – Nous mesurons souvent la contamination des enfants parallèlement à un examen médical. Alors que nous mesurons les enfants sur un spectromètre, des médecins prennent leur tension artérielle et font leur cardiogramme. Les médecins affirment que tous les enfants avec une radioactivité du corps supérieure à 70 Bq/kg font de l’hypertension. Même s’ils ont 7, 10 ou 12 ans. Vous voyez ça ? Un enfant de 7 ans qui fait de l’hypertension ? Et presque tous ces enfants présentent des anomalies dans le travail du coeur. Il est vrai qu’à ce niveau de contamination ces phénomènes sont encore réversibles. Les médecins affirment qu’après une évacuation accélérée du césium de l’organisme, la tension et le travail du coeur se normalisent. Si l’enfant n’est pas en permanence sous la charge du césium, ces processus peuvent être ramenés à la normale.
Question 8
Certains chercheurs japonais disent que là où il y a du césium, il y a du strontium. D’autres disent qu’il y a 30 fois plus de strontium que de césium. Comment évaluer le taux de strontium – difficile à mesurer – d’après le taux de césium ?
Babenko. – Il n’existe aucune corrélation entre le taux de césium et celui de strontium. Un laboratoire biélorusse qui est équipé pour détecter le strontium a mesuré la contamination de divers aliments et en a conclu que le strontium se fixe surtout dans le blé. Aujourd’hui mesurer le strontium n’est pas difficile, il existe une technique. Nous avons même élaboré un SRH pour mesurer le taux de strontium dans le corps mais on ne nous donne pas de crédits pour en lancer la production en série. Il ne peut y avoir aucune corrélation entre les taux de césium et de strontium car ces éléments se forment par des voies différentes. Le césium se forme par la désintégration du xénon radioactif. Le strontium par la désintégration d’un gaz inerte, le krypton, qui se transforme d’abord en rubidium, puis en strontium. Puisque, premièrement, les périodes radioactives qui conduisent à la formation du césium et du strontium sont différentes et, deuxièmement, puisque les quantités de krypton et de xénon ne sont pas les mêmes, le césium et le strontium sont présents indépendamment l’un de l’autre.
Ils ont encore demandé ce qu’il faut faire pour éviter que le strontium pénètre dans l’organisme.
Babenko. – Il faut alors parler de la notion de « radioprotecteurs ». Certaines substances font obstacle à absorption d’éléments radioactifs par l’organisme. Leur action repose principalement sur le principe de substitution. Les propriétés chimiques et physiques du césium sont proches de celles du potassium, et les propriétés du strontium de celles du calcium. Si l’organisme souffre d’un déficit de calcium, le strontium viendra vite le compenser. Pour éviter ce phénomène, on a mis au point en Hongrie une méthode unique en son genre qui utilise les coquilles d’oeufs. Si l’on prend de la poudre de coquille d’oeuf, l’organisme se sature en calcium, le surplus est évacué naturellement, mais la place est déjà occupée, il n’y en a plus pour le strontium. Il n’a pas où se fixer et ne pénètre pas dans l’organisme, dans le système osseux du corps. Cette méthode s’est avérée plus efficace que la prise de craie ou d’autres produits contenant du calcium.

Categories : International, Santé, Science

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