Augmenter les prix du tabac pour diminuer le nombre de fumeurs, l’équation beaucoup trop simpliste de Marisol Touraine

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En France, le paquet de cigarettes ne coûtera finalement pas 10 euros… du moins, pas tout de suite. Marisol Touraine, ministre de la Santé, souhaite que se poursuive l’augmentation des prix du tabac, mais graduellement. Sauf que, peu importe que ce soit maintenant, dans six mois, un an ou après 2017, tous les indicateurs montrent qu’on ne lutte pas efficacement contre le tabac en s’attaquant au portefeuille des fumeurs, il serait temps de le comprendre.

Depuis la dernière hausse du prix du tabac, en janvier 2014, il faut débourser au minimum 6,50 euros pour un paquet de cigarettes en France. Entre 2000 et 2014, le prix du paquet de cigarettes de la marque la plus vendue est passé de 3,2 à 7 euros. Pourtant, de l’aveu même de la ministre, « la consommation de tabac continue d’augmenter. Dans les autres pays qui nous entourent, cette consommation, elle, diminue ». Le dernier Eurobaromètre, publié en mai dernier par la Commission européenne montre effectivement que la proportion de fumeurs a augmenté de 4% en France entre 2012 et 2014, et ce en dépit d’une politique hyper répressive mise en place par le gouvernement. Dans ce contexte, en février dernier, Marisol Touraine annonçait sa volonté de procéder à une nouvelle augmentation du prix du tabac, avec comme objectif la barre symbolique des 10 euros.

« Je souhaite que nous allions vers un paquet à dix euros mais pas sous ce quinquennat », précisait la ministre sur Sud Radio. « On ne passe pas d’un paquet de sept euros à un paquet à dix euros en quelques mois », a-t-elle fait valoir. En période pré-électorale, mieux vaut en effet éviter de se mettre à dos non seulement les fumeurs, mais aussi et surtout les buralistes. Reste que, les questions de timing écartées, Marisol Touraine semble considérer la hausse des prix comme une arme anti-tabagisme redoutable. Une conviction dont les effets sur les buralistes risquent de s’avérer catastrophiques…

Déjà tancés par la mise en place du paquet neutre – dont l’efficacité est loin d’être établie – les débitants de tabac doivent désormais craindre une nouvelle hausse. Il faut savoir que les taxes sur un paquet de cigarettes reviennent à plus de 81% à l’Etat et à 12% aux cigarettiers – ce qui laisse un maigre 7% aux distributeurs. Conséquence directe de ce matraquage fiscal : en 2014, plus d’un millier de bureaux de tabac ont dû fermer boutique faute de ventes suffisantes. Si le paquet de cigarettes venait à atteindre 10 euros en France, il serait plus rentable de parcourir jusqu’à 400 kms pour aller acheter deux cartouches de cigarettes en Andorre, d’après des données de l’INSEE. Le calcul est vite fait.

Cette logique répressive est-elle au moins efficace contre le tabagisme ? Le cas australien nous montre que non. La mise en place du paquet neutre et l’augmentation des prix (14€50 en moyenne pour un paquet) y ont contribué au développement du marché parallèle, qui représente aujourd’hui 15 % de la consommation totale. Les mêmes causes ayant une fâcheuse tendance à produire les mêmes effets, aucune raison que ce phénomène ne se remarque pas également en France en cas de mise en place d’une politique tarifaire ultra-répressive. D’autant que la France, où plus d’une cigarette sur quatre est déjà achetée sur le marché parallèle, n’est pas une île mais est située au beau milieu de l’espace Schengen, et qu’un fumeur n’hésitera donc pas longtemps à aller acheter son tabac dans un pays voisin plutôt que de dépenser 10 euros pour se fournir chez lui. Pas moins de fumeurs, donc, mais des fumeurs plus mobiles.

Une étude de l’Institut économique de Montréal publiée en 2014 ne dit pas autre chose, si l’on veut bien lire entre les lignes. Elle explique qu’au-delà « de 15 $ de taxes par cartouche, il se produit généralement un décrochage entre le montant de la taxe et les recettes générées. » Autrement dit, lorsque le tabac devient trop coûteux, les consommateurs se tournent vers d’autres sources d’approvisionnement, souvent illégales. Sachant cela, répéter cette erreur (en France ou ailleurs) en pensant que le résultat va varier, n’est-ce pas marcher sur la tête ? Sans doute, si. Et c’est d’autant plus grave que cette politique de santé publique aberrante est également insultante à l’égard d’un segment de population. Cette approche répressive stigmatise en effet un comportement considéré comme répréhensible, en le réprimandant de façon infantilisante. Voilà qui semble peu susceptible d’entraîner la coopération des intéressés. En parallèle, certaines politiques ont quant à elles fait leurs preuves. Ainsi, les pays qui favorisent la prévention à la répression ont connu des baisses importantes du nombre de fumeurs.

Une étude du Bureau Interfédéral pour la santé et l’Education nous apprend qu’en Allemagne aujourd’hui, seuls 7,8% des 10-17 ans fumeraient des cigarettes (contre 28% en 2001), et 79% des interrogés de cette tranche d’âge affirment ne jamais avoir fumé, contre 40% en 2001. Plus encourageant encore, seuls 26% de la population âgée de 18 à 25 ans – la catégorie la plus concernée par la cigarette et l’addiction durable – consomment encore du tabac. Et ce sans répression, le tabac étant moins cher en Allemagne qu’en France, alors que le niveau de vie y est plus élevé. Aux États-Unis, les dernières statistiques publiées par le Centre national des statistiques de santé (NCHS) sont elles aussi très encourageantes. De 24,7% en 1997, le pourcentage de fumeurs est tombé à 15,2% de la population lors du premier trimestre de 2015. Rappelons que quatre Américains sur dix (42%) fumaient en 1965.

Les politiques américaine et allemande, toutes deux basées sur la prévention auprès des populations susceptibles de commencer à fumer et un meilleur accompagnement des fumeurs désireux d’arrêter (échange de conseils, suivi, groupes de soutien…) présentent des résultats encourageants. Pourquoi ne pas les imiter en France ? Parce qu’elles ne sont pas assez spectaculaires ? On ne conduit pourtant pas une politique de santé publique efficace avec des effets de manche, mais avec de la finesse, de la rigueur et une vision, si possible à long terme.

 

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Bastien

Journaliste pour de multiples thématiques, j’écris des articles pour Enquête&Débat depuis plusieurs mois.

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